Persécution envers l' “Autre” - un jeune couple hindou-musulman dans l'Inde d'aujourd'hui

Dr. Jhuma Basak
 

Le docteur Basak montre comment un clivage schizo-paranoïde au sein d'une société mène à des actes de persécution de la part de la communauté majoritaire envers l' “autre”.

0
Comments
125
Read

Cet article tente d'interroger la négociation intra-psychique de l'individu avec la violence et avec la peur d'annihilation qui hantent l'existence moderne, lorsque celle-ci est confrontée, comme dans le contexte indien, à des troubles socio-politiques et à l'intolérance religieuse. Nous mettons en avant, au niveau des formations psychologiques humaines qui font face à de telles atrocités, l'exploration des modes de résilience, qu'ils soient activés de manière interne ou externe.

Une vignette clinique:
Sabina avait vingt-quatre ans lorsque son mari Rahul, âgé quant à lui de trente ans, la conduisit à mon cabinet sur la prescription d'un psychiatre qu'ils avaient consulté. Sabina était calme par nature. Au début, elle parlait à peine; son mari expliqua la situation. 

Il s'agissait d'un mariage d'amour célébré après deux ans de fréquentations. Le mariage avait fait l'objet d'une médiation difficile entre les deux familles, car Sabina était musulmane et Rahul hindou. Il y avait eu beaucoup de résistance de la part des familles; cependant, celles-ci avait finalement cédé à la volonté du couple. Durant les six premiers mois, le couple vécut chez la belle-famille de Sabina, puis Sabina et Rahul déménagèrent dans un appartement qu'ils louèrent dans l'espoir d'échapper aux intrusions familiales ou religieuses dans leur vie quotidienne. Malheureusement, ce départ ne fut pas vu d'un bon oeil par la famille de Rahul.

Lorsqu'il amena Sabina pour une thérapie, Rahul dit que c'était plus ou moins à partir du moment où ils avaient emménagé dans leur nouvel appartement situé dans un “agréable quartier de classe moyenne” que Sabina avait commencé à se plaindre fréquemment de lui. Elle était sûre que Rahul éprouvait les mêmes sentiments que les membres de sa famille. Il ne l'appréciait pas du tout, encore moins l'aimait-il et c'était la raison pour laquelle il voyageait si souvent. Et tout cela car elle était musulmane! Elle en vint à supposer que Rahul la laissait volontairement seule dans leur nouvel appartement car ce qu'il désirait en réalité c'était de l'“empoisonner lentement” (cela n'impliquait pas nécessairement que Rahul l'empoisonnerait, mais qu'en raison de cette torture mentale qu'il lui faisait subir, elle finirait tôt ou tard par mourir de mort naturelle ou bien serait indirectement poussée au suicide). Enfin, elle était sûre qu'un jour, Rahul la tuerait. Aussi, ni les multiples tentatives de Rahul pour assurer Sabina de son amour pour elle, ni ses efforts répétés pour la raisonner, ne dissipèrent ses soupçons. Il tenta de discuter avec elle – que gagnerait-il à maltraiter de la sorte une personne qu'il aimait tant, et pour laquelle, en raison de cet amour, il était entré en conflit avec sa propre famille. Rahul lui expliqua qu'il voyageait plus fréquemment car il avait alors des responsabilités accrues dans son travail, ce qui impliquait qu'il devait s'acquitter de tâches nombreuses et que son salaire était plus important. Parfois, Sabina se laissait provisoirement convaincre de l'amour et de l'engagement de Rahul; cela ne durait pas. Petit à petit, les disputes entre les deux époux devinrent fréquentes et leur relation s'en trouva altérée.

Après quelques séances avec Sabina, je découvris que depuis le moment où elle avait emménagé dans leur nouvel appartement, elle subissait des “railleries” de la part de jeunes garçons âgés de treize ou quatorze ans qui habitaient son immeuble. Malgré leur jeune âge, Sabina se sentait gênée lorsqu'elle avait affaire à eux, ne sachant pas comment s'en débrouiller. Elle était mal à l'aise dans l'immeuble dans lequel elle vivait. Ces garçons l'apostrophaient au moyen d'un mot péjoratif désignant les musulmans. Elle avait essayé de les éviter mais ils lui faisaient sans cesse des farces. Sabina pensait qu'il n'y avait rien là de très sérieux et elle n'en avait pas soufflé mot à Rahul. De plus, elle se sentait quelque peu embarrassée à l'idée qu'elle pût se plaindre de cette poignée de jeunes garçons, comme de leurs “moqueries” à son encontre parce qu'elle était musulmane. Par ailleurs, la possibilité de se plaindre auprès des mères de ces jeunes garçons lui paraissait tout aussi inutile, car cela aurait attiré une attention excessive sur le fait qu'elle était musulmane. Dans pareil environnement, elle sentait qu'elle devait toujours minimiser son appartenance à la religion musulmane. Tout cela la perturbait intérieurement alors même qu'elle n'en avait jamais parlé à personne. Au départ, il ne s'agissait que de quelques garçons dans l'immeuble: bientôt, d'autres garçons du quartier -âgés de vingt à vingt-quatre ans- les  rejoignirent. Peu à peu, leurs farces prirent une tournure nouvelle: un après-midi, ils glissèrent une carte postale sous sa porte, où étaient inscrits des mots grossiers à l'encontre des musulmans. Elle garda tout cela pour elle allant jusqu'à déchirer la carte postale afin que Rahul n'en eût pas connaissance. Une autre fois, ils brûlèrent la pointe de son sari qui séchait au balcon; souvent ils chantaient des chansons de films indiens sordides; d'autres fois, ils chantaient en faisant rimer son prénom avec d'autres mots qui voulaient dire “ Chez Sabina, ne-mange-pas, ne-va-pas” pour signifier qu'elle était une personne chez qui on n'allait pas et on ne mangeait pas – car elle était musulmane. De ce fait, indirectement, une barrière interdictrice interne s'érigea chez Sabina, la poussant désormais à agir comme l'instigatrice de cette interdiction, en se refusant toute vie sociale et en s'empêchant d'aller à la rencontre de ses voisins de quartier ou de partager des repas avec eux. 

Sabina pensait qu'il aurait été dégradant de rapporter à Rahul de telles “trivialités”. Le fait qu'elle était musulmane n'avait jamais constitué un problème pour Rahul et jusque là, ils n'avaient jamais abordé le sujet en tant que tel. A vrai dire, Sabina était étonnée que ses propres accusations envers Rahul se portent sur des questions relatives aux relations entre hindous et mulsumans. Dans des moments d'introspection plus profonde pendant les séances, elle se demandait pourquoi elle agissait ainsi avec Rahul; pourquoi elle n'avait de cesse de l'accuser de choses qu'il ne lui avait jamais infligées. En même temps, elle aurait souhaité en son for intérieur que Rahul se rende compte de son isolement au sein de ce quartier et de cet immeuble. 

Après avoir parlé avec Rahul, il était clair que contrairement à ce qu'il avait considéré comme un “agréable quartier de classe moyenne” où Sabina serait en sécurité, c'était en fait précisément ce quartier qui provoquait les tourments émotionnels de Sabina. Rahul n'avait auparavant jamais pensé au fait que ce quartier de classe moyenne était majoritairement hindou. Rahul n'avait jamais eu  besoin de percevoir les hindous et les musulmans comme des entités séparées par des frontières tangibles, et il avait pris de plus en plus conscience des implications de cette séparation, à partir de sa relation/de son mariage avec Sabina.  

Quelques mois de séances régulières avec Sabina et une discussion ouverte entre Sabina et Rahul permirent à Rahul de comprendre certaines des accusations de Sabina. Elle se plaignait souvent du fait qu'elle ne pouvait laisser sécher ses vêtements au balcon car toute le monde l'observait, et que les gens allaient brûler ses vêtements et puis que finalement, c'est elle qu'ils brûleraient, vive. Ou encore, lorsqu'elle était enfin parvenue à rapporter à Rahul les railleries des garçons qui chantaient “Chez Sabina, ne-mange-pas, ne-va-pas”, Rahul avait pensé que son imagination lui jouait des tours. Et si les garçons proféraient de telles choses, elle n'aurait pas dû les prendre au sérieux car ce n'était que des enfants; ils l'oublieraient dès qu'ils auraient trouvé un autre jeu pour se distraire.  Cette remarque de Rahul avait particulièrement dérangé Sabina, elle avait été choquée de la nonchalance avec laquelle il affirmait que pour ces enfants elle n'avait été somme toute qu'un simple objet de divertissement. 

Lorsque les choses devinrent plus claires pour Rahul, il se sentit très mal à l'aise et profondément coupable à la fois de son manque d'empathie envers Sabina et du fait d'être hindou. Sabina étant ce qui comptait le plus à ses yeux, il décida immédiatement de déménager dans une zone plus cosmopolite. Il envisagea même de choisir un quartier à majorité musulmane pourvu que Sabina s'y sente plus à son aise. Il était surprenant de découvrir comment une personne, qu'elle soit hindoue ou musulmane, parlait de l'exclusion engendrée par sa propre religion, et reflétait alors les “ghettos” de notre propre pensée.

Après son déménagement dans le nouvel immeuble plus cosmopolite où résidaient des familles et des couples qui travaillaient, Sabina continua sa thérapie. Elle acceptait désormais mieux la thérapie et elle se sentait satisfaite du travail qu'elle avait accompli en élaborant ses fantasmes de persécution et sa contre-agressivité. Dans la réalité, elle se sentait aussi plus en paix dans son nouveau quartier. Elle commença à se rendre compte du propre rôle qu'elle avait joué dans la construction de ses illusions au sujet de Rahul; celles-ci avaient déchiré Sabina intérieurement, au même titre que sa relation avec lui durant cette année-là. Il va sans dire que cette prise de conscience la conduisit vers les replis plus profonds des persécutions face auxquelles, au sein de sa famille, elle avait grandi.   

Sabina “ se démarquait”, en tant que représentante singulière dans un quartier majoritairement hindou, tandis qu'elle portait en elle le fardeau historique de la post-partition, incorporé au travers de son identité musulmane ( il était fait ici référence à l'année 1947, date à laquelle, lors de la partition de l'Inde, les hindous et les musulmans furent politiquement divisés entre l'Inde et le Pakistan, le Pakistan se déclarant alors un pays essentiellement musulman, tandis que l'Inde continuait d'être un état séculaire mais à majorité hindoue). Sabina s'était construite en devenant l' “autre”, ou le “mauvais” objet, une personne qui serait isolée, persécutée par la majorité. Pour défendre le self, le self paranoïde-schizoïde s'était approprié le “bon”, engendrant des angoisses qui tournaient autour de l'idée d'une vengeance de nature persécutrice. Selon Stephen Mitchell, l'agressivité peut se transformer en une réaction envers ce qui menace la dimension psychologique du self, menace qui, au travers de divers processus de projection, est vécue comme provenant de l' “autre”. 

Dans le cas que l'on vient d'illustrer, on perçoit l'impact simultané de “la réalité historique” et de la “réalité psychique”. Il est troublant d'observer comment la nature des attaques contre Sabina était littéralement calquée sur toutes les formes de violence et brouillait les frontières entre la violence religieuse, communautaire ou sexuelle. Au cours de sa thérapie, Sabina parvint petit à petit à établir une alliance entre son moi/son self évolutif et la position dépressive, ce qui l'aiderait par la suite à construire le contenant de sa résilience à une telle ostracisation. Le travail thérapeutique était essentiellement dirigé sur la réalité psychique de Sabina tandis que le couple négociait avec la réalité environnementale immédiate en choisissant de déménager dans un quartier plus cosmopolite. 

L'inquiétude grandissante inhérente au cas que nous avons décrit trouve sa contrepartie dans la compréhension des jeunes du quartier. Le mécanisme de clivage propre à la position paranoïde-schizoïde leur aura permis de fabriquer joyeusement un objet de jeu pour le quotidien, en utilisant pour cela des êtres humains fragiles habitant des espaces marginalisés qui tendent à personnifier l''autre” en l'y assignant psychiquement, selon cette position que la société entretient moyennant une complaisance passive. Cette violence qui demeure cachée derrière d'innocents jeux d'enfants, immergée dans la dévotion des sacrifices religieux et prise au piège de l'honneur familial/communautaire est peut-être l'objet le plus dangereux, en même temps que le plus difficile à pénétrer et à transformer tant il est opaque. C'est là que réside le défi de la psychanalyse dans l'Inde d'aujourd'hui, en proie aux changements. Dans son ouvrage Malaise dans la Civilisation, Freud expliquait comment la société avait créé des circonstances favorables à la pulsion de mort de l'individu, et comment celle-ci s'exprimait sous la forme d'une union collective, au travers de ses nombreuses guerres. Plus tard, la pulsion de mort s'allia à Eros, s'exprimant prétendument au travers de l'idéalisme et du patriotisme d'un individu pour son pays. Ce faisant, la pulsion de mort trouva là une justification et un statut prestigieux au nom desquels elle pouvait assouvir ses élans destructeurs.

Dans cette perspective, il convient de s'interroger sur les ressources que la psychanalyse peut apporter, lorsqu'elle est confrontée à une situation marquée par la peur de l'annihilation du self, la mise à nu de toute dignité de la part d'une autre communauté ou d'un individu, la perte totale du self. Explorant cette question dans son article ''Fundamentalism, Father and Son, and Vertical Desire'', Ruth Stein soulignait très justement que l'état d'esprit fondamentaliste provient d'un sentiment de peur profondément enraciné, qui submerge le moi et le réduit à un état de détresse absolu. Selon Stein “le fondamentalisme n'est pas seulement rigueur, rigidité, adhésion stricte, il est aussi imprégné d'une dimension libidinale de désir.” Dans le cas que nous avons décrit, nous pouvons observer comment cet état critique libidinal en germe s'exprime sous la forme de jeux d'enfants, soi-disant candides, amusants et innocents, et de chansons lubriques de jeunes hommes. 

L'Inde d'aujourd'hui continue d'entretenir ce dialogue, dans l'espoir de parvenir à une coexistence harmonieuse entre les hindous et les musulmans. Il faudrait peut-être construire une base bien plus solide, à la fois dans l'espace social et clinique, à même d'accueillir la force nécessaire pour résister à des conceptions de l'« autre » établissant les frontières de l'amour et de la compassion humaine. 

Références 
Freud, Sigmund (1921) : Psychologie des masses et analyse du moi, in OCP, vol. XVI, Paris, PUF.
Klein, Melanie, Joan, Riviere (1937) : L’amour et la haine, le besoin de réparation, Paris, Payot, 1982.
Mitchell, S. A. (1988) : Relational Concepts in Psychoanalysis: An Integration, Cambridge, MA: Harvard Univ. Press.
Stein, Ruth (2006) : Fundamentalism, Father and Son, and Vertical Desire. The Psychoanalytic Review. 96:2.
Varvin, Sverre & Volkan, D. Vamik Eds. (2003) : Violence or Dialogue: Psychoanalytic Insights On Terror & Terrorism, London, International Psychoanalytical Association. 
Winnicott, D.W. (1963) “Elaboration de la capacité de sollicitude” in Processus de maturation chez l’enfant: développement affectif et environnement, Paris, Payot, 1970.

Traduit de l'anglais par Danielle Goldstein, Paris
 

Star Rating

12345
Current rating: 0 (0 ratings)

Comments

*You must be logged in with your IPA login to leave a comment.