Le baseball repose sur le concept métaphorique de « base »
[1] . Le but du jeu est de « rentrer chez soi » le plus souvent possible. L'équipe qui atteint le « marbre » le plus souvent remporte la partie. L’offensive la plus significative et explosive est ce qu'on appelle le « coup de circuit » (home run). Le but du baseball est de ramener le coureur chez lui ou d'atteindre la base. Le marbre (home plate) et ce qui s'y passe est le point essentiel du baseball.
Le conflit et la lutte autour de la base, ce lieu convoité, et le retour chez soi, sont au cœur de la stratégie. Cette lutte et cette synergie intimes comportent plusieurs aspects que je vais m'efforcer de développer.
J'espère montrer combien le jeu du baseball recèle de tension permanente entre la totale détermination de l'athlète et les stratagèmes et la séduction qu'impliquent le jeu. Le baseball est un jeu qui se plaît à brouiller les intentions et qui exige donc une lecture attentive. Les lanceurs, les batteurs et les joueurs de champ jouent tous partiellement le rôle du Joueur de flûte de Hamelin (Pied Piper) qui séduit les autres en les invitant à le suivre jusqu'à une issue fatale pour ceux qui sont tombés dans le piège. Chaque joueur doit interpréter intimement les intentions de l'autre. C'est un jeu de devinettes à multiples niveaux.
Pour ceux d'entre nous qui ont grandi avec le baseball, ce jeu est souvent lié à des moments d'intimité avec des objets d'amour ou, tout du moins, avec ceux qui donnaient le meilleur d'eux-mêmes lorsqu'ils regardaient un match ou parlaient de baseball. En un sens, le baseball est un objet d'affection en même temps qu'un environnement relationnel lié à cette activité ludique. Dans
Jeu et réalité (1971), Winnicott a créé des frontières perméables de ce type entre le jeu et la psychanalyse.
Le jeu du lancer, du frapper et de l'intimité : l'art de la ruse, de l'illusion et de l'exploitation de la vulnérabilité
Comme tous les sports, le jeu du baseball est encadré par des limites réelles : les lignes de démarcation, les limites du marbre, la structure du terrain et les règles du jeu. On se souviendra au passage de la brillante formulation de Freud en 1908 : « L'opposé du jeu n'est pas le sérieux, mais la réalité ».
Au baseball, la réalité est fixée par l'arbitre ; c'est lui qui décide des balles et des prises et définit qui est sain et sauf ou en dehors du marbre. Il est juge et jury des jeux qui se déroulent au marbre et sur toutes les autres bases. Les frappeurs, les lanceurs et les receveurs supplient l’arbitre, et argumentent et contestent ses décisions. Ces disputes intimes avec l'arbitre constituent surtout un processus d'évacuation émotionnelle de la part des joueurs face au socle que sont le point de vue et le pouvoir de décision de l'arbitre. Il est vrai, cependant, qu'en raison d'un changement épistémique quant à la réalité de la physique et l'autorité via laquelle nous définissons la réalité, certaines décisions au baseball peuvent se voir inversées après un appel basé sur l'utilisation de la vidéo.
Au cœur du baseball, on trouve un drame où se joue un conflit opposant le lanceur, le frappeur et le receveur qui se disputent le marbre. Le lanceur et le receveur veulent posséder le « marbre », de même que le frappeur. Plus le lanceur a l'occasion de contrôler le marbre et moins le frappeur aura la chance d'obtenir de bons lancers. Si le lanceur veut pouvoir dominer le « marbre », il doit s'assurer de lancer la balle au-dessus du marbre de façon à provoquer une prise. Les lanceurs et les receveurs qualifient ce type de lancer situé sur les bords, à droite ou à gauche du marbre, de « nibbling »
[2]. Si le lanceur envoie la balle sur une zone trop large, le frappeur a plus de chances de « frapper la balle ». Le lanceur et le receveur doivent faire preuve d'une connaissance intime et approfondie des points forts et des faiblesses du frappeur. Si la balle se situe dans la zone d'« abri » du frappeur (une autre référence à la maison), il est plus susceptible de frapper un coup sûr.
La connaissance intime des techniques d'intimidation est essentielle. Les lanceurs « envoient un message » aux frappeurs si ces derniers se tiennent trop près du marbre. Le lanceur tentera de lancer la balle à proximité du frappeur si ce dernier cherche par trop à s'assurer le contrôle du marbre et dans certains cas, il n'hésitera pas à chercher à l'atteindre par un lancer pour lui envoyer un message.
C'est ainsi que les lanceurs et les receveurs, au moyen d'une observation et d'un décryptage attentifs du frappeur, cherchent à utiliser la séduction, l'illusion, la frustration, la ruse et la domination pour empêcher le frappeur de frapper la balle avec sa batte et en définitive de rentrer chez lui. Ils étudient les tendances du frappeur. Quelles sortes de lancers le séduisent-ils ? Quelles sont ses tendances et prédilections ? Par exemple, aura-t-il tendance à frapper la première balle ? Dans ce cas, le lanceur peut profiter de ce moment pour attaquer le frappeur par surprise et marquer une prise.
Les lanceurs recourent à la ruse en jouant sur la direction et la vitesse de leurs lancers. Ils doivent développer une culture de l'imprévisibilité et laisser les frappeurs dans le doute. La seule exception est que les lanceurs de balles papillons ne procèdent qu'à un seul lancer. Toutefois, cet unique lancer, la balle papillon, renferme souvent un mystère quant à sa trajectoire, même aux yeux du lanceur.
De nombreux lanceurs célèbres fondent leur répertoire à partir de leur balle rapide. Cette dernière est le lancer le plus commun et constitue d’une certaine manière le point de référence depuis lequel sont jugés tous les autres types de lancers. Leur trajectoire est courbée, mais pas autant que les autres. Les meilleurs lanceurs doivent être capables de lancer leur balle rapide avec une grande précision. En effet, un lanceur habituera volontairement le batteur à quelques balles rapides afin de le tromper plus facilement par la suite avec des lancers plus lents ou des lancers courbés. Pour la plupart des lanceurs, la balle rapide est une pierre angulaire.
Les batteurs aussi étudient les lanceurs. Ils veulent connaître leurs tendances. A quel type de lancer un lanceur aura-t-il recours au début de chaque duel avec un batteur, ou quand il a plus de balles que de prises ? Ces informations sont précieuses parce qu’elles impliquent l’étude des faiblesses. Les batteurs vont alors se placer sur le marbre de façon à le dominer. Ils veulent punir le lanceur qui lancerait une balle trop axiale. Ils tentent de neutraliser l’art de la ruse du lanceur.
Les batteurs peuvent aussi tromper les joueurs de champ et les lanceurs en feignant une amortie afin de permettre à leurs coéquipiers sur le terrain d’avancer le plus possible. Feindre une amortie peut même faire perdre son sang-froid au lanceur. Un autre type de ruse très fréquent pour le batteur consiste à feindre des difficultés face à un type de lancer en particulier, de façon à gagner la confiance du lanceur qui va alors en abuser. Ainsi, quand ce dernier tombe dans le piège et recourt effectivement au type de lancer en question, le batteur en profite et réussit son coup. Une relation intime se noue entre les batteurs et les entraîneurs adjoints autour de l'élaboration de différentes stratégies qui, parce qu'elles peuvent s'avérer contraires à ce que le batteur et les entraîneurs de l’équipe adverse avaient imaginées, alimentent leur inquiétude.
Le rythme relativement lent du baseball par rapport aux autres sports rend le visionnage du spectateur plus intime. Il laisse le temps à celui-ci de spéculer sur les intentions et les stratégies mises en œuvre, contrairement au football américain ou européen, ou même le basketball. Dans ces sports, la lecture du jeu est une affaire de nanosecondes. Le baseball permet de regarder puis de réfléchir intérieurement. Bien qu’il soit absurde de le comparer à l’espace de réflexivité intermédiaire de la psychanalyse, le baseball est d’une certaine manière un sport contemplatif.
Les membres du staff technique travaillent de concert et de façon intime pour étudier les tendances des batteurs à envoyer la balle dans des zones particulières du stade. Les joueurs de champ collaborent également pour s’assurer qu’ils couvrent du mieux qu’ils peuvent le terrain. Ils ont eux aussi recours à la ruse. Ils peuvent tenter de convaincre le batteur qu’ils couvrent plutôt telle ou telle partie du terrain, l’incitant alors à envoyer la balle vers une autre zone.
Le baseball implique donc une tension constante entre l’intention honnête, le défi athlétique et la tromperie et la ruse du jeu. Chaque joueur tente d’interpréter intimement les intentions des autres.
Quelques éléments intimes du visionnage et du métavisionnage au baseball et dans les sports
Le visionnage des sports sert partiellement de réceptacle aux parties idéalisées et rabaissées de l’expérience de soi. Les sports, en tant qu’actions et fantasmes, catalysent toute une variété de désirs nostalgiques dont celui de ressusciter des expériences positives de l’enfance et de créer des fantasmes idéalisés et factices concernant la personne qu’on aurait aimé et aimerait être. Nombre d’adultes gardent le désir d’une époque où le jeu était l’occupation principale et où la suspension de l’incrédulité caractéristique du sport permettait de s’évader du quotidien plus rapidement que les responsabilités et le stress de la vie ne l’autorisent.
Le visionnage du baseball offre ainsi des espaces psychiques collectifs propices à la régression. Les adultes qui ont grandi en regardant des matchs de baseball sont renvoyés à des fantasmes héroïques et idéalisés d’eux-mêmes (par exemple : « J’aurais pu être un joueur »). Il s’agit aussi de fantasmes régressifs associés aux héros de leur enfance – les athlètes et bien sûr les parents, figures idéalisées et objets de certains déplacements.
Les adultes tirent une fierté immense des réussites sportives de leurs enfants pour des raisons intrinsèques à l’usage jouissif, nouveau et extraordinaire, que ces derniers font de leur corps. Ils revivent également par procuration les jeux de leur propre enfance à travers l’activité sportive de leurs enfants. Platon considérait que le verbe « sauter » caractérisait le mieux les jeux de l’enfance. Alors que beaucoup associent le baseball à une activité rébarbative où l’on attend que quelque chose se passe (à la différence du basketball, du football américain, européen, ou du hockey), il comporte de magnifiques sauts et constitue une activité étonnamment exigeante au niveau athlétique. Les batteurs qui se tiennent à vingt-sept mètres d’un individu imposant, lançant une balle à 145-160 km/h, encourent le risque d’être blessés.
Les athlètes deviennent les représentants de notre enfance. Les joueurs de baseball « jouent » pour gagner leur vie, ce à quoi nous nous identifions par procuration mais que nous envions aussi. Il est évidemment de plus en plus difficile de mettre entre parenthèse notre incrédulité face à l’illusion qu’implique le jeu puisque le mercantilisme des sports envahit nos vies en permanence. Pour comprendre les sports de ces cinquante dernières années, il est important de comprendre les éléments du droit des contrats et, de fait, les plus fervents supporters connaissent toutes les subtilités des contrats des athlètes.
Les sports comprennent aussi des éléments rabaissés de soi résultant de la tentative de réconcilier les fantasmes ludiques et les déceptions face à la réalité. Les athlètes, en tant que contenants de ces fantasmes idéalisés, sont des objets chéris de façon tout aussi ambivalente qu'intime, de même qu'ils sont tout aussi adorés que haïs parce qu’ils ne peuvent jamais être à la hauteur de l’idéalisation tant désirée. Le baseball offre un cadre intime aux fans qui crient sur les joueurs, les applaudissent avec adulation, mais aussi avec une ambivalence plus modérée oscillant entre les pôles admiration/appréciation et immense déception/désenchantement.
Les Américains sont des spectateurs. L’Américain moyen regarde la télévision six heures par jour. Les objets du spectacle que nous regardons deviennent de plus en plus distants, malgré la soi-disant excitation et le direct de la télévision. Ce visionnage peut amener à ce que David Foster Wallace (1990) a appelé « métavisionnage ». Nous ne sommes pas simplement en train de regarder du sport, mais nous commentons notre visionnage, et commentons nos commentaires. Le concept de voir le spectacle et de le regarder est vaste. Ce qui est aussi le cas de la fiction et de la critique de la fiction, ce que Wallace appelle métafiction – écrire sur soi-même écrivant. C’est comme si nous développions un nouveau sport lié au visionnage intime et à la dégradation de nos athlètes, ce à quoi j’ai fait référence dans un article antérieur en parlant de « visionhaïr »
[3] concernant le versant négatif de notre ambivalence envers les athlètes (Cooper, 2015). Cette nouvelle façon d’être intimement impliqué dans les sports privilégie notre penchant à dénigrer et à envier les athlètes, via les émissions de sport diffusées vingt-quatre heures sur vingt-quatre à la radio, à la télévision ou en ligne. Ainsi nous nous éloignons de plus en plus de l’observation réelle et de l’identification aux athlètes par procuration. En un sens, l’espace transitionnel des sports change. La capacité d’illusion diminue. Je me demande aussi si l’idéalisation des athlètes par les enfants n'est pas devenue plus difficile à soutenir.
Étant donné nos prédispositions à l’idéalisation, il n’est pas surprenant de voir ces objets d'amour que sont les athlètes chuter de haut dans notre estime et se transformer en objets d’envie, voire même de haine. D’une certaine façon, la relation humaine avec l’athlète passe à la trappe. Les athlètes sont de plus en plus associés au mercantilisme et en viennent à représenter des produits plutôt que des aptitudes athlétiques remarquables. L’athlète est parfois plus une marque qu’une personne. Nombre d’athlètes sont « placés sur un piédestal » (une autre connexion linguistique avec leur statut héroïque et divin) et nous dissocions ou dénions collectivement leurs faiblesses. On dénie leur addiction à la drogue, à l’alcool, au sexe, et l’utilisation de produits dopant leurs performances. Il nous arrive de découvrir que nous les « haïssons » parce qu’ils ne sont pas ceux que nous pensions qu’ils étaient et ce que nous souhaitions inconsciemment qu’ils soient. D’une certaine manière nous décrions le fait qu’ils ne soient pas les objets transitionnels que nous avions créés.
Il est intéressant de réfléchir d’un côté aux types de visionnage intime auxquels on s’adonne lorsqu’on pratique un sport ou qu'on regarde du sport, et de l’autre, au métavisionnage intime actuellement à l’œuvre dans les discussions au sujet du sport et de son commerce. A en juger par les leçons qu'on peut tirer de ce qui fonde la véracité du traitement de l'information dans notre monde virtuel, il est plus facile d'avoir affaire à un arbitre de baseball qui évalue la réalité entre les lignes d’un terrain de baseball, qu'aux vecteurs poreux et fibreux de la persuasion inhérents à l'interprétation qui a cours dans les médias de l'information et du sport. Au baseball, lorsqu’un arbitre accorde une prise, c’est une prise parce qu’il l’a déclaré. Nous pouvons accepter cette construction innocente et fictive de la réalité (essentiellement une dictature) plus facilement que dans les cas où l’arbitre est perçu comme plus dangereux dans la vraie vie.
Références
Cooper, S. (2010). 'The grandiosity of self-loathing: Transference-countertransference considerations.'
Int.J.Psycho-anal.
Cooper, S. H. (2015). Some Reflections on the Romance and Degradation of Sports: Watching and Meta-watching in the Changing Transitional Space of Sport.
Wallace, D. (1990)
A Supposedly Fun thing I’ll Never Do Again: Essays and Arguments. Boston: Back Bay Books, Little, Brown and Company.
Winnicott, D. (1971).
Playing and Reality. New York: Basic Books.
Traduit de l'anglais par Danielle Goldstein, Paris
[1] Ndt. : Le terme anglais « home » utilisé au baseball est habituellement traduit en français par « base » ou encore par marbre.
[2] Ndt. : littéralement « grignotage » en anglais.
[3] Ndt. : En anglais le néologisme « specthating », fusion des verbes « to spectacte » (assister à) et « to hate » (haïr) au gérondif, constitue un homonyme de « spectating » (être en train d’assister à).