Le raciste, comme le délirant, se sent victime d’un complot ourdi par des adversaires invisibles, qui l’entourent de toute part, cherchent à le dépouiller de ses biens, à pénétrer chez lui, et contre lesquels il faut se défendre par tous les moyens, y compris éventuellement par une violence meurtrière. Mais les racistes ne sont en général pas des malades mentaux. Dans 'Jalousie, homosexualité et paranoïa'
, Freud soutient que la jalousie délirante est une « défense contre une motion homosexuelle trop forte » (Freud, 1922, p. 273). L’homosexualité est alors rejetée radicalement, et une néo-réalité nouvelle est créée. Pourrait-on envisager que cette hypothèse puisse s’appliquer à une disposition universelle de l’esprit humain d’où pourraient naître à la fois le racisme et la paranoïa ?
Mais comment se fait-il que l’homosexualité soit si mal tolérée par les paranoïaques, alors qu’elle peut dans d’autres conditions être assumée et revendiquée ? Freud a toujours refusé de voir dans l’homosexualité une perversion ou une névrose (Freud, 1905, p.30. n.13 ajoutée en 1915). Une réponse à cette question pourrait être que dans l’homosexualité assumée, il existe toujours un tiers qui limite le danger d’être totalement envahi par l’autre. Au contraire, dans l’homosexualité délirante, le tiers est fusionné avec l’objet primaire, et ne peut plus limiter son intrusion. Dans le fantasme homosexuel des paranoïaques comme dans les fantasmes racistes délirants, rien n’arrête l’envahissement par l’objet. L’étranger s’infiltre partout, le sujet de la race supérieure est humilié, volé, maltraité par un ennemi sur lequel il n’a aucune prise.
Trois conceptions théoriques rendent compte de cette fusion des objets primaires :
Trois conceptions de la fusion des objets primaires :
- Dans le « fantasme des parents combinés » décrit par Melanie Klein, le sujet est soumis à un coït destructeur par un père à l’intérieur d’une mère qui est elle-même soumise à un coït permanent et dangereux par le père. Il est impossible de faire appel à l’un des parents pour se protéger de l’autre car ils sont inextricablement imbriqués. En fantasmant qu’il se livre passivement au sadisme du père, le sujet peut espérer retrouver par là-même un objet maternel primaire perdu, auquel l’image du père est comme soudée (Klein, 1940, p. 366).
- Pour Lacan, l’objet primaire est la source première de toutes les angoisses, celle d’être châtré par le père, ou celle d’être englouti par l’objet (Lacan, 1970, p. 67, p. 215). Mais dans le regard de l’Autre, l’enfant voit qu’il ne suffit pas à combler sa mère, et qu’en dehors de lui, il existe quelque chose qu’elle n’a pas, et qui excite son désir : le phallus du père. Pour Lacan, le phallus n’apparaît que comme ce qui manque à l’Autre, donc que comme châtré, ce que Lacan note par φ (Lacan, 1962-1963, p.53 et p. 197). Pour retrouver l’objet primordial sans être englouti par lui, le sujet peut se faire lui-même ce phallus manquant, fécalisé, que Lacan appelle l’objet a. Il devient ainsi la « cause » (et non « l’objet ») du désir de l’Autre, et provoque sa « jouissance » (et non son « orgasme »).
- Pour Winnicott, la mère en tant que « miroir », « présente l’objet » à l’enfant. Elle crée l’espace transitionnel dans lequel l’enfant peut « utiliser l’objet », et avoir le sentiment subjectif d’avoir créé l’objet (Winnicott , 1971, p. 154). La perte d’un tel objet contenant en miroir entraine la disparition de l’espace transitionnel. La distance entre la mère et l’objet qu’elle présente est alors abolie
Schreber
Dans ses
Mémoires, le Président Schreber décrit comment l’absence de sa femme pour une durée de quatre jours a transformé en délire la dépression sévère pour laquelle il était hospitalisé dans le service du Pr Flechsig depuis trois mois. Pendant cette période, sa femme était venue le voir deux fois par jour pendant plusieurs heures, et avait déjeuné chaque jour avec lui (Schreber, 1903, p. 51) :
C'est de ce moment que datent les premières manifestations de collusion avec les forces surnaturelles, notamment d'un raccordement de nerfs que le Professeur Flechsig avait branché sur moi, de sorte qu'il parlait par le truchement de mes nerfs, sans être personnellement présent. (Schreber, 1903, p. 52)
Au retour de sa femme, Schreber exige qu’elle cesse ses visites, pour qu’elle ne le voie pas dans cet état. On peut imaginer que jusqu’à là, Mme Schreber assurait une fonction de
Holding auprès de son mari. Dans la réalité sociale, comme dans le délire de Schreber, Flechsig était le personnage principal. Mais l’investissement libidinal de Flechsig par Schreber n’était peut-être possible que parce que son image était « présentée » au patient par son épouse.
Tout se serait alors passé comme si Mme Schreber avait, en partant, emporté en même temps avec elle l’image de Schreber et tout l’aspect soignant de la Clinique, soudés ensemble d’une manière infracassable.
Comme pour la perte de sa femme pour Schreber, il est parfois possible de repérer la perte de l’objet en miroir contenant qui est le point de départ d’un antisémitisme délirant.
Goncourt
A partir de 1884, Edmond de Goncourt devient un antisémite enragé, qui adhère aux appels au meurtre des juifs du leader antisémite Edouard Drumont (Goncourt, T.III, 17 mars 1887, p. 22). Goncourt a été auparavant un artiste d'avant-garde. Il a soutenu Baudelaire et Flaubert contre la censure impériale. Ouvert à la culture de l'autre, il fait partie des connaisseurs qui ont introduit les artistes Japonais en occident. Il partageait les préjugés de son époque, et était antisémite comme l’étaient aussi Balzac, Georges Sand ou Flaubert : il faisait des remarques antisémites supposées spirituelles et avait d'excellents amis juifs.
Dans la vie psychique d’Edmond de Goncourt, son frère cadet, Jules, occupe une place singulière. Presque toute son oeuvre romanesque et théâtrale a été rédigée en commun avec lui. Le
Journal des Goncourt est écrit à la première personne du singulier. Les deux frères le dictent d'une seule voix depuis 1851, mais c’est Jules qui écrit. Contrairement à Edmond, Jules a des relations avec leur famille, et une vie sexuelle exubérante, qui lui vaudra d’ailleurs la paralysie générale (une forme de syphilis nerveuse) dont il meurt en 1870 (Ibid.,
T.II, p. 243). Edmond donne des détails précis sur la manière dont se fait son travail de deuil en intériorisant des aspects spécifiques de son frère, notamment sa liberté sexuelle. L’intériorisation de l’objet en miroir que représente Jules pour son frère ne suffit toutefois pas à assurer l’équilibre narcissique d’Edmond. Il lui faut un environnement extérieur qui puisse se substituer à son frère. Il le trouve en faisant partie des jeunes écrivains d’avenir que Gustave Flaubert réunit autour de lui : Zola, Tourgueniev, Daudet et Goncourt. Après le décès de Flaubert en 1880, ce groupe, ravagé par les rivalités, se dissout. Goncourt trouve alors dans l’entourage d’Alphonse Daudet un nouvel objet en miroir contenant. Lorsqu’il rencontre Daudet pour la première fois, Edmond relève des détails qui lui rappellent son frère. Mais en 1884, Daudet est atteint lui aussi d’une syphilis nerveuse (Ibid., T.II, p.1806), un tabès effroyablement douloureux.
Goncourt remplace alors Daudet par Edouard Drumont comme objet contenant en miroir. Edouard Drumont, qui va publier
La France Juive en 1886 joue un rôle essentiel dans la montée de l’antisémitisme meurtrier en France. Goncourt reste un antisémite militant, jusqu’à ce qu’il crée lui-même son propre objet contenant, sous la forme de « l’Académie Goncourt », un groupe de jeunes littérateurs dont il est le Maître, et qui désignera chaque année le jeune écrivain qui sera le littérateur de l’avenir qu’il aurait aimé être. Chaque année, en achetant massivement le roman qui a reçu le Prix Goncourt, les Français contribuent au narcissisme posthume d’Edmond de Goncourt.
Céline
Après avoir été un adolescent conformiste, Céline est blessé dès les premiers engagements de la première guerre mondiale, et semble perdre d’un coup toutes ses illusions. Il émerge de la guerre de 1914 comme un cynique désabusé de tout, qui abandonne sans scrupule les femmes qui l’aiment quand il n’en a plus besoin. En 1932, il devient d’un seul coup un écrivain de premier plan avec son roman
Voyage au bout de la nuit. Il crée une façon d’écrire absolument nouvelle. Par un travail minutieux sur la langue écrite, il donne au lecteur l’illusion de la langue parlée, et il transfigure les évènements qu’il a vécu sur un mode expressionniste et magnifié.
Céline a été longtemps éloigné de l’extrême-droite et de l’antisémitisme. Il a été révulsé par la montée de l’hitlérisme, il a des amis juifs, et il est très intéressé par Freud. Son virage antisémite se situe en 1936. Il fait alors brusquement sien le programme d’Hitler d’anéantissement des Juifs. Il publie coup sur coup trois livres antisémites d’une extrême violence,
Bagatelles pour un massacre (1937),
L’école des cadavres (1938), et
Les beaux draps (1941). Sous l’occupation, son antisémitisme est si exagéré qu’il finit par inquiéter même les pires fascistes.
Que s’est-il passé ? En 1936, Céline a publié
Mort à crédit, qui, après l’enthousiasme soulevé par le
Voyage au bout de la nuit, est très mal accueilli par la critique, aussi bien à droite qu’à gauche. Dans ce roman, Céline dresse un tableau expressionniste effrayant de son enfance et de son adolescence, qui contraste étonnamment avec la réalité quotidienne banale que ses lettres donnent à voir. Céline a eu une enfance choyée, dans une famille conventionnelle, et relativement aisée. Cette transformation fait partie de l’art de Céline, mais on imagine facilement le traumatisme que la lecture de
Mort à crédit a pu être pour sa mère. Céline n’a plus que des relations distantes avec elle, mais il peut avoir vécu les critiques négatives comme ce que sa mère aurait pu lui dire après avoir lu
Mort à crédit. En outre, pour la première fois de sa vie il n’a pas abandonné une maîtresse, mais a été quitté par l’une d’elles, Elizabeth Craig, qu’il va pourchasser en vain jusqu’à Los Angeles. Mon hypothèse est que ces pertes narcissiques simultanées ont mis à mal la solution que Céline avait trouvée pour surmonter le traumatisme de la guerre. Ce traumatisme aurait lui-même fait surgir une crise d’adolescence qui n’avait pas eu lieu en son temps.
L’œuvre littéraire de Céline ne suffisait à elle seule à assurer son équilibre narcissique. Elle devait être validée par le regard d’un public qui ait une valeur à ses propres yeux. Pas le grand public, qu’il méprisait, et qui a très bien accueilli
Mort à crédit, mais sa famille, qu’il a déformée et recréée dans le livre, les critiques littéraires, et sa maîtresse, Elisabeth Craig. A défaut, il va se créer une réalité nouvelle et sûre, celle du Juif qui s’infiltre partout et cherche à le sodomiser.
Racisme et paranoïa
En résumé, la disposition commune au racisme et à la paranoïa pourrait être trouvée dans la perte d’un environnement contenant, qui assure silencieusement pour le sujet la fonction de miroir, de
holding, de
handling et de présentation de l’objet. Souvent ce sont les milieux dans lesquels baigne notre vie quotidienne qui accomplissent silencieusement cette fonction : la fermeture d’une entreprise, la défaite d’une armée, la décadence d’une classe sociale représentent pour beaucoup d’individus la perte d’un objet maternel contenant, qui garantissait leur identité et leur position par rapport à leur Idéal du Moi. La régression à une position masochiste de soumission passive à un objet terrifiant est une solution de recours pour récupérer l’objet maternel primaire auquel il est soudé dans le fantasme. Comme le délire paranoïaque, le racisme est une défense projective contre ce fantasme homosexuel masochiste.
Références
Céline L.F. (2009).
Lettres, édition établie par Henri Godard et Jean-Paul Louis. Paris: Bibliothèque de la Pleiade, Gallimard, 2034 pp.
Freud, S. (1905).
Trois essais sur la théorie de la sexualité. Tr. fr. B. Reverchon-Jouve. Paris: Gallimard, 1923.
Freud, S. (1911). Remarques psychanalytiques sur l'autobiographie d'un cas de paranoïa (
Dementia paranoides ). Tr.fr. Marie Bonaparte et R. Loewenstein, (Le président Schreber) in
Cinq psychanalyses. Paris: PUF, 1954.
Freud, S. (1922). Sur quelques mécanismes névrotiques dans la jalousie, la paranoïa et l'homosexualité. Tr. fr. D. Guérineau in
Névrose, psychose et perversion. Paris: PUF, 1973.
Goncourt, E. & J. de (1856).
Journal. Fasquelle et Flammarion, 1956. Réédition, Robert Laffont, coll. Bouquins, 1989.
Klein, M. (1940). Le deuil et ses rapports avec les états maniaco-depressifs. Tr.fr. M. Derrida, in
Essais de psychanalyse. Paris: Payot, 1967.
Lacan, J. (1956). D'une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose. In
Ecrits. Paris: Ed. du Seuil, 1966.
Lacan, J. (1962-1963).
Le séminaire, X, L’angoisse. Paris: Editions du Seuil, 2004, 389pp.
Schreber, D.P. (1903).
Mémoires d'un névropathe. Tr. fr. P. Duquenne et N. Sels. Paris: Seuil, 1975.
Winnicott, D.W. (1971). Le rôle de miroir de la mère et de la famille dans le développement de l’enfant. Tr. fr. Cl. Monod et J.-B. Pontalis, in
Jeu et réalité. Paris: Gallimard, Paris, 1975.