Une théorie des addictions

Ps. C. Naly Durand
 

Je développe la thèse selon laquelle dans les addictions, la dépendance du sujet n'est pas liée à une substance. J'explore en contrepartie ce que j'appelle une organisation de dépendance de base.

0
Comments
1063
Read

L'étude des addictions, en tant que question d'actualité, convoque de nombreuses théories explicatives dans et en dehors du champ de la psychanalyse.

En psychiatrie classique, les addictions sont encore considérées comme une conduite pathologique, dans le droit fil de la définition de l'Organisation mondiale de la santé :

L'addiction est une maladie physique et psycho-émotionnelle qui crée une dépendance ou un besoin lié à une substance, une activité ou une relation. Elle est caractérisée par un ensemble de signes et de symptômes réunissant des facteurs biologiques, génétiques, psychologiques et sociaux. 

Cette définition est assez proche de celle du dictionnaire de l'Académie royale espagnole :

Addiction signifie dépendance à des substances ou activités nocives pour la santé et l'équilibre psychique. Une passion extrême pour quelqu'un ou quelque chose.

Freud, déjà, dans « Le malaise dans la culture » (1930), disait judicieusement :

La vie telle qu'elle nous est imposée est trop dure pour nous, elle nous apporte trop de douleurs, de déceptions, de tâches insolubles. Pour la supporter, nous ne pouvons pas nous passer de remèdes sédatifs. […] Ces remèdes, il en est peut-être de trois sortes : de puissantes diversions qui nous permettent de faire peu de cas de notre misère, des satisfactions substitutives qui la diminuent, des stupéfiants qui nous y rendent insensibles.

A partir de là, les différentes théories psychanalytiques expliquent les addictions selon des perspectives distinctes ; certaines les font procéder des structures du psychisme, d'autres situent leur origine dans les liens parentaux, d'autres encore tiennent compte des états psychiques.

La théorie à laquelle je vais me référer ouvre une perspective intéressante qui m'a personnellement été très utile dans ma pratique clinique, en ce qu'elle m'a permis de comprendre le fonctionnement psychique d'une personne dépendante. Cette théorie offre une explication de ce qui se passe chez ceux qui, de par leur personnalité, ont une prédisposition aux addictions ; du point de vue de cette théorie, ce n'est pas tant la substance qui est au cœur de l'addiction chez un sujet, mais bien plutôt une organisation dépendante de base.

Afin de rendre le postulat précédent plus compréhensible, il est indispensable d'expliquer que la théorie à laquelle je me réfère, met l'accent sur les états psychiques et la coexistence au sein du psychisme des êtres humains de différents états : enfant, adolescent et adulte, féminin, masculin, actif, passif, bienveillant, malveillant, etc. Tous ces états cohabitent comme autant de différents aspects du psychisme, et bien qu'ils fonctionnent de façon simultanée, il arrive que l'un ou l'autre de ces aspects prenne le dessus sur la personnalité, au détriment des autres qui se trouvent affaiblis.

Partant d'un tel point de vue sur le fonctionnement de l'état psychique d'un individu souffrant d'addiction, on pourrait définir ce fonctionnement comme une forme d'organisation narcissique dont la structure infantile affaiblit et parvient à détrôner la partie adulte de la personnalité ; cette prise de contrôle s'exerce non seulement sur l'action à travers le système  musculaire, mais également sur la vision du monde, par laquelle le monde est perçu et les relations sont structurées. Ces parties infantiles dévalorisent l'état de dépendance, mais paradoxalement, deviennent passivement esclaves de la destructivité de l'addiction.

Pour comprendre le côté contradictoire de cette situation, il est fondamental de différencier la dépendance de la passivité. La passivité renverrait à un mode de relation pathologique qui aurait à voir avec la soumission et l'asservissement à des aspects destructeurs de la personne en tant que telle, tandis que la relation de dépendance serait basée sur la confiance et la sécurité offertes par les aspects protecteurs internes du self. La dépendance serait une relation protectrice, alors que la passivité serait une relation destructrice.

Pour quelle raison une personne se soumettrait-elle à ce qui est destructeur si cela est vraiment destructeur ? Parce que ce qui est défini du point de vue du monde extérieur comme étant destructeur, se trouve intérieurement détourné, inversé, c'est-à-dire perverti.

Autrement dit, cela signifie que le mauvais est donné comme étant synonyme de bon et le bon comme étant synonyme de faible; ainsi la structure interne de l'addiction trouve-t-elle à s'exprimer via la perversion de toute relation ou activité quelle qu'elle soit. La nature de la pulsion perverse consiste à transformer le bon en mauvais et vice-versa, tout en sauvant les apparences.  C'est de cette façon que les dimensions destructrices de la soumission en viennent à emprunter le masque du soutien, de la protection, voire aussi de l'apaisement.

Les explications précédentes permettent d'éclairer le postulat de départ, à savoir que l'addiction n'est pas connectée à une substance donnée, mais que chaque expérience de la vie peut devenir une addiction. Aucun aspect de la vie humaine n'échappe à cet asservissement, y compris la cure analytique; et de même qu'il n'existe aucune activité humaine qui ne puisse être pervertie, il n'existe aucune activité humaine qui ne puisse se voir transformée en une addiction.

De ce point de vue, les phénomènes d’addictions seraient à définir conceptuellement comme étant intrinsèquement liés à un fonctionnement psychique pervers, ce dernier étant structuré autour de l'axe du sadomasochisme. Dans toutes les addictions, l'objet source d’addiction emprisonne la personne en totalité, soumettant tout autant la conduite que les pensées à l'influence de cet objet.  

Le besoin impérieux de la personne dépendante d'augmenter la dose, quel que soit le produit de son addiction (ce que la psychiatrie classique désigne du terme d'état de dépendance-indépendance), est considéré du point de vue psychanalytique comme le point de départ d'un circuit sadomasochiste. Un tel circuit étant à comprendre comme la coexistence intérieure chez cet individu d'un impératif de consommation, assorti de l'accusation d'avoir consommé. Tandis que la contrepartie psychique aurait pour énoncé: "si je consomme, je me soumets à l'objet source d’addiction (pôle masochiste), si je ne consomme pas, c'est moi qui soumets l'objet source d’addiction (pôle sadique)".

Mais, comme nous le savons tous, ces circuits se chronicisent, car toute action de l'un des pôles provoque une réaction du pôle opposé. De ce fait, pareille situation conduit la personne dépendante à une impasse dont il ne peut sortir. C'est ainsi que la consommation (et quand je parle de consommation, je me réfère indifféremment aux bonbons, à la cocaïne, au travail, aux rapports sexuels, etc.) devient éminemment conflictuelle et source de confusion.

Nous nous retrouvons alors face à un paradoxe : la personne dépendante se sent obligée de consommer et en même temps accusée de consommer. Et c'est ainsi que la perversion dans les addictions se voit transformée en un fonctionnement interne, les facteurs externes n'exerçant qu'une influence relative. De ce fait, l'objet externe de l'addiction a pour caractéristique d'être interchangeable, tandis que la structure interne du sujet demeure, quant à elle, invariable.

Pour tenter de clarifier ce que je viens de conceptualiser, je décrirai brièvement une situation clinique où l'on peut observer un changement d'objet. Si, au cours de sa cure analytique, une patiente obèse, ayant subi une opération chirurgicale de by-pass gastrique, cesse d'ingérer compulsivement de la nourriture, mais se met à manquer ses séances, à arriver en retard, à ne pas payer les honoraires, autrement dit à rompre le contrat analytique, on peut supposer que le circuit sadomasochiste de dominant-dominé qui se jouait chez la patiente autour de la nourriture, s'est vu réactualisé dans le transfert. La dramatisation sur la scène de l'analyse opérerait comme suit: la patiente s'essayant à soumettre l'analyste, le maltraitant à coup de séances manquées et de retards, puis revenant à ses séances avec culpabilité, dans l'attente d'être punie. A l'intérieur de son psychisme, ce jeu morbide correspondrait ni plus ni moins à une réactualisation du circuit qu'elle entretenait dans sa relation à la nourriture. Dès lors, la cure analytique, mais plus précisément encore la figure de l'analyste, pourrait être considérée comme un objet source d’addiction.

De sorte qu'on assisterait chez la patiente à un changement de l'objet source d’addiction ainsi qu'à une déformation du concept de dépendance, dans la mesure même où elle prônait une recherche d'indépendance, alors qu'en réalité ce dont elle se montrait incapable, c'était de dépendre du « bon » que la méthode analytique lui offrait; c'est pourquoi elle sombrait dans un état de soumission devant l'analyste.

Je tiens à mettre en évidence le fait que s'il y a bien eu chez elle un changement d'objet, son état psychique est demeuré identique. La différence réside en ce que l'objet analyste offre une possibilité que la goinfrerie ne procure pas, à savoir un retournement de la situation grâce à l'interprétation.

Si l'on y parvient, ce qui ne s'avère pas toujours possible, on réussit à créer un bon état de dépendance à la protection qu'assure la méthode analytique, une fois celle-ci intériorisée, en même temps qu'un état d'indépendance envers la figure concrète de l'analyste. Par conséquent, le déplacement sur la scène du transfert du circuit sadomasochiste est, pour l'analyste une étape indispensable et nécessaire à l'instauration du processus.

Ce succès thérapeutique est très difficile à atteindre, dans la mesure où les patients dépendants sont des personnes qui recherchent compulsivement la mort. L'excitation est liée au danger et ce danger se trouve érotisé depuis le pôle masochiste du circuit que nous avons décrit précédemment. Dans pareil contexte, la véritable protection est dévalorisée, car ces patients cherchent à abolir maniaquement l'angoisse, la tristesse et les sentiments douloureux. Derrière la façade de l'addiction, nous découvrons chez eux des relations vides de sens, du désespoir et de la désespérance.

Il est important d'établir à ce stade une distinction, du point de vue du fonctionnement psychique, entre l'accoutumance et la perversion de l'addiction. Dans le premier cas, la passivité n'existe pas, alors que dans le second, elle surgit face à une protection supposée se révélant illusoire.

Pour comprendre cela, on peut faire appel à un modèle social, celui du tyran. La tyrannie ne consiste pas seulement à annuler avec cruauté la volonté d'une ou de plusieurs personnes ; elle constitue également une perversion sociale dans laquelle le tyran troque une fausse protection contre l'asservissement. En tant que processus social, la mise en œuvre de la tyrannie produit de la complaisance et engendre de l'apathie, lorsqu'on s'y soumet. Appliqué au psychisme, ce modèle social fonctionnerait de la même manière.

Décrite en ces termes, la tyrannie ne se distingue pas de la protection qu'offre la mafia, des dommages que cette organisation menace d'infliger à tous ceux qui n'accepteraient pas la protection qu'elle offre. C'est ainsi qu'elle génère une terreur paralysante qui, renforçant l'état de soumission, annule la pensée et la douleur psychique.

La partie tyrannique et destructrice du self utilise tous les moyens à sa disposition : séduction, confusion, étalage de son omniscience, promesses d'évitement de la souffrance - pour soumettre les aspects les plus démunis de la personnalité. Ceux-ci demeurent alors asservis au tyran interne, paralysés de terreur devant la possibilité de perdre sa protection illusoire. Le tyran pervertit le self en totalité, en lui procurant des divertissements attrayants excluant toute souffrance, à travers différents objets d'addiction qu'il peut continuer d'utiliser à ses fins. Pour cette raison, l'addiction n'est pas liée à une substance, mais à la protection illusoire offerte par le tyran interne, pour abolir la douleur psychique, douleur qui est absolument nécessaire à la croissance psychique et au contact avec la réalité.   
    
Bibliographie
Diccionario de la Lengua Española (2014), Real Academia Española, Edición del Tricentenario: España.
Freud, S. (1930), « Le malaise dans la culture », OCP, Vol. XVIII, Paris: PUF, 2015, p.261.
López, B. (2002), « Bulimia : un modelo adictivo ». En Moguillansky R. (comp.), Escritos clínicos sobre perversiones y adicciones (pp. 269-291), Buenos Aires: Lumen.
Meltzer, D. (1973), Les structures sexuelles du psychisme, Paris: Payot, 1977.
OMS. http://www.url.edu.gt/portalurl/archivos/99/archivos/adicciones_completo.pdf

Traduit de l'espagnol par Danielle Goldstein, Paris
 
 

Du même auteur: