1.
Les émotions, tout comme les désirs, les peurs, les impulsions et les fantasmes infantiles, règnent chez l'adulte, qu'ils soient transformés et intégrés, ou bien refoulés, clivés, ou encore agis. La violence, définie ici comme « l'utilisation de la force physique ou morale pour soumettre autrui au profit du narcissisme ou d'une idéologie propre », implique, au-delà de ses racines infantiles, une attitude ou une façon d'agir face à autrui qui se sera avérée utile à la survie de l'être humain au cours de son histoire. Nous la voyons s'exprimer dans la vie quotidienne sous différentes formes : si la violence demeure libre et bénigne, comme par exemple dans le jeu des enfants, elle devient irrationnelle et effroyable dans les guerres, le terrorisme et la violence sexuelle. Et si, du point de vue de l'évolution, on peut la considérer comme un phénomène naturel et universel, du point de vue du stade de la civilisation que nous avons atteint, elle s'avère barbare et régressive, en opposition avec nos droits fondamentaux.
J'aborderai ici deux formes de violence spécifiques : l'une est explicite, elle tue, mutile et terrifie et est rejetée par la civilisation : c'est la violence terroriste. L'autre, bien que souterraine et cachée sous l'apparence bénigne d'une éducation religieuse, cause, de la même façon que la première, un mal profond dans l'esprit et le développement émotionnel : il s'agit de la soumission physique, psychologique et sexuelle qui a cours dans certains groupes religieux liés à l'église catholique. Je pense que ces deux formes de violence peuvent avoir leur source dans une « perversion totalitaire de la pensée », à en croire les hypothèses de N. Temple (2006), qui fait référence à un « état totalitaire de l'esprit ».
J'écris du Pérou, cette terre de violents affrontements durant l'affermissement de l'empire inca (XIIIème – XVIème siècles), bien avant sa naissance traumatique lors de la conquête espagnole. D'un autre côté, la violence sociale et étatique a été et est encore très fréquente en Amérique latine. Nous, analystes et candidats aujourd'hui en activité, savons fort bien en quoi consiste cette violence, nul besoin de nous le rappeler. Nous l'avons vécue dans chacun de nos pays respectifs, depuis le milieu du siècle passé jusqu'à très récemment, y compris jusqu'à aujourd'hui. Nous sommes habitués, d'une certaine façon, à lutter contre elle. Et, même si nous faisons preuve de vigilance, il arrive occasionnellement qu'un état populiste (dans le sens négatif) et démagogique nous leurre ou nous impose une dictature. Il s'avère aujourd'hui particulièrement douloureux de prendre connaissance des messages ou des lettres que les analystes vénézuéliens lisent ou envoient à l'occasion des rencontres de la FEPAL ou de l'API, messages qui font état de la situation désespérante qu'ils subissent dans leur pays. Leur contenu nous émeut et nous indigne et nous fait ressentir le déséquilibre des forces entre un état autoritaire, d'un côté, et, de l'autre, la résistance qui lui est opposée, le premier étant, pour l'heure, le plus fort.
II.
La psychanalyse a non seulement contribué à éclairer notre compréhension de la violence en général, mais elle a également apporté son aide à la réparation des victimes. De plus, comme de récentes études psychanalytiques l'ont mis en évidence, (cf. Zukerfeld R., et al., 2016), il arrive que l'état lui-même aide à atténuer et à réparer le mal infligé, lorsqu'il est capable d'exercer la justice, de reconnaître le mal et de rendre justice. Cependant, l'état n'est pas toujours en mesure d'exercer cette fonction réparatrice. Il est plus facile et plus fréquent d'essayer d'oublier ce qui s'est passé, comme si c'était possible.
Durant deux décennies (1980-2000), le Pérou a subi les attaques d'un des groupes terroristes les plus violents d'Amérique latine. Au cours de ces années, le groupe maoïste-andin, Sentier lumineux, dirigé par un professeur universitaire de philosophie, Abimael Guzmán (qui se faisait appeler président Gonzalo), lança contre l'état péruvien, la population et les institutions, des attaques d'une telle férocité que les forces de l'ordre furent conduites à contre-attaquer de la même façon. Le résultat fut catastrophique : soixante-dix mille morts, principalement parmi les paysans andins, et un pays convulsé, blessé et et terrorisé. Le Sentier lumineux fut sérieusement affaibli en 1992, lorsque son leader fut arrêté. La guerre se poursuivit sous une autre forme jusqu'en 2000 environ. Aujourd'hui encore, il subsiste des séquelles de cette agression, associées principalement au narcotrafic dans les régions andines et amazoniennes. De toute évidence, la culture de la coca et le trafic de drogue sont aussi un bouillon de culture de la violence endémique.
Bien qu'il y ait beaucoup à dire au sujet du Sentier lumineux, je ne citerai ici qu'un fragment d'un entretien avec un chef sendériste, qui parut dans un journal dans les années 80, à l'époque où les activités du groupe étaient à leur apogée. Lorsque le journaliste l'interrogea sur le radicalisme extrême du groupe, qui conduisait ses membres à assassiner tous ceux qui s'opposaient à leurs idées, et sur le refus de ses leaders d'instaurer un dialogue avec l'état, le sendériste répondit : « Vous me demandez pourquoi nous ne dialoguons pas ? Nous ne sommes pas entraînés à dialoguer avec vous, les bourgeois. Nous n'avons pas besoin de dialogue. Nous avons notre idéologie, nous avons la
Pensée Gonzalo. »
Cette réponse me paraît être une expression de la perversion totalitaire de l'esprit, celle que je souhaiterais aborder. Temple (2006) évoque l' « état totalitaire de l'esprit », et montre comment « le totalitarisme (mental) se développe et se transforme en une structure stable, liée à la position paranoïde ». Cette organisation mentale dérive son pouvoir de la pulsion de mort et contient des composantes sadiques et des défenses contre la culpabilité. En ce qui concerne ces états, il souligne qu'on peut les trouver chez les leaders nationaux et au sein des systèmes politiques, ainsi que chez les patients que nous recevons en consultation.
Je suggère que cet état d'esprit doive être considéré comme une perversion mentale en raison de la destructivité, de la relation à la pulsion de mort et de la dissimulation sous couvert d'un idéal vertueux (social ou religieux), qui lui sont inhérents. Cette forme de perversion est plus fréquente qu'on ne l'observe habituellement. Dans pareil état, le psychisme est privé de la capacité de réflexion, n'a pas accès à l' « aire intermédiaire de l'expérience » (Winnicott), ni, bien évidemment, de place pour le doute. La mort, la soumission ou le dénigrement sont les seules réponses que reçoivent ceux qui pensent ou agissent différemment. On peut observer des similitudes entre le Sentier lumineux et la pensée et les actions du groupe terroriste de l'État islamique, en dépit de la distance géographique et culturelle qui les sépare et leur philosophie d'origine.
III.
Cela dit, je souhaiterais explorer une autre forme d'expression de cette perversion, qui n'est pas liée à la terreur ni à la mort, comme celle du terrorisme, mais à la séduction idéalisée et à la sexualité. Comme la première, elle tire aussi sa force de la pulsion d'emprise et de mort. La forme terroriste est radicale et brutale, liée au pouvoir social et politique, et rejetée majoritairement par la population. L'autre est acceptée socialement ; elle est moins violente, mais terriblement nuisible, elle aussi. Je fais référence ici aux groupes religieux – en Amérique latine, ils sont principalement catholiques – qui génèrent chez les adolescents un état d'esprit très étroit et dogmatique et engendrent fréquemment une domination sadique, y compris des abus sexuels.
Que la religion soit un ferment idéologique de la violence, une co-action de la pensée et de la terreur, n'a rien de surprenant. Nous le constatons chaque fois avec horreur face aux actes sanglants perpétrés par l'État islamique. En ce qui concerne le christianisme, il suffit de rappeler les Croisades ou la Sainte Inquisition, expression d'une époque où la conscience des droits de l'homme et des libertés que nous avons désormais acquise n'existait pas. Cependant, certains groupes liés à la religion institutionnalisée (je fais référence ici au catholicisme) constituent une menace. Ce phénomène, devenu plus visible ces dernières années, est actuellement condamné publiquement : des groupes religieux, essentiellement catholiques dans la région qui est la nôtre, recrutent des adolescents et des jeunes avec l'assentiment de leurs parents. Leurs adeptes tendent à utiliser les aspirations légitimes des jeunes qui cherchent à devenir des individus meilleurs et à « changer le monde », pour les séduire et les soumettre. Le leader charismatique qui dirige le groupe amène les jeunes à accepter le fait qu'il leur transmet « la vérité ». L'obéissance aveugle et la foi en des vérités « révélées » sont la norme. Il s'agit d'une attitude qui va à l'encontre d'un développement intégrateur, lequel tolère l'incertitude et est potentiellement libérateur. La perversion totalitaire de l'esprit porte atteinte aux capacités des adolescents et des jeunes à penser par eux-mêmes. Comme si cela ne suffisait pas, la soumission au leader est le plus souvent non seulement mentale et psychologique, mais également sexuelle, ce qui cause un mal sévère et durable. Il arrive que les jeunes, en quête d'un développement intérieur, qui se rapprochent de celui qui incarne une image paternelle idéalisée, finissent par se sentir trahis et blessés « dans leur âme ». Le préjudice peut s'avérer permanent et profond ; la capacité de faire confiance à ses propres intuitions, à soi-même et aux autres, s'en trouve sérieusement affectée.
Au cours des dernières années, des accusations ont été lancées à l'encontre de plusieurs groupes et leaders catholiques puissants de nos régions. Au Pérou, en 2014, Luis Figari, fondateur du groupe conservateur catholique, Sodalicio de Vida Cristiana, a été accusé d'abus psychologiques et sexuels sur des adolescents sous sa tutelle. Le groupe Sodalicio, fondé en 1971, jouissait d'un grand prestige parmi les classes économiques les plus privilégiées du Pérou et d'autres pays de la région. Figari fut exclu de Sodalicio et il vit actuellement reclus dans un monastère à Rome, une « punition » habituelle dans pareils cas. Au Mexique, on a vu surgir l'affaire du groupe catholique multimillionnaire, Legión de Cristo, qui fut fondé en 1941 sous une autre appellation par un prêtre pervers et psychopathe du nom de Marcial Maciel (1920-2008), connu comme « le plus grand
fundraiser de l'Église catholique moderne et un recruteur actif de nouveaux séminaristes » (Berry, 2010). A partir de 1997, il fut mis en examen et condamné pour abus sexuels. Et au Chili, le prêtre très respecté et puissant, Fernando Karadima (né en 1930), curé de la paroisse de El Bosque, à Santiago, fut reconnu coupable par le Vatican, en 2011, d'abus sexuels sur mineurs, ainsi que d'abus de pouvoir ecclésiastique. Cette accusation criminelle eut un grand retentissement au Chili, étant donné que Karadima bénéficiait de l'appui de la haute société.
Chacun de ces cas possède une histoire semblable : le processus intérieur par lequel passent les victimes jusqu'à ce qu'elles se décident à dénoncer les faits prend beaucoup de temps. Puis, il faut compter encore bien des années de pressions et d'évasions de la part de la hiérarchie ecclésiastique avant que l'affaire ne soit rendue publique. Il est assez récent que de tels faits soient sanctionnés et puissent donner lieu
à des dédommagements justes.
Ce sont souvent des situations d'acceptation aveugle de dogmes religieux et d'obéissance absolue à une autorité qui n'a de comptes à rendre à personne, qui conduisent à de tels abus. C'est un exemple de la façon dont l'attraction perverse exercée par la pensée totalitaire existe dans l'esprit de la société, sous couvert de croyances religieuses qui utilisent le refoulement sexuel comme moyen de s'assurer un pouvoir sur les autres. Le point critique réside en ce que tout cela se produit avec l'assentiment des parents, qui renoncent à prendre eux-mêmes en charge la formation de leurs enfants, que ce soit en raison de convictions religieuses naïves ou d'une fragilité ou insécurité envers leurs propres capacités.
IV.
Suivant la place de celui qui exerce la violence ou de celui qui la subit, celle-ci se trouvera justifiée ou rejetée. Il n'y a apparemment pas de juste milieu et la capacité de penser et de comprendre se perd. Cependant, celui qui se trouve remplir la fonction d'observateur a la possibilité de soutenir dans son esprit une réflexion plus complexe autour de la violence. L'attitude de neutralité que nous maintenons dans notre pratique clinique peut nous donner une clef. Les « attaques » agressives ou séductrices à l'encontre du processus analytique sont le lot quotidien de notre travail auprès de nos patients. Notre tâche consiste à les reconnaître, éviter d'y répondre et les analyser.
Nous y parvenons en nous ménageant un espace de calme intérieur, à partir duquel nous pouvons continuer de penser malgré la turbulence émotionnelle. J. Kristeva (2016) relie cet espace à celui du « mouvement perpétuel » de Pascal.
En tant que psychanalystes ou personnes analysées, nous possédons une expérience inhabituelle, celle d'un long dialogue intime tendu vers la recherche d'une intégration de nos émotions, pensées et désirs. Grâce à ce dialogue qui nous a rendus capables de reconnaître les pulsions agressives et destructrices qui nous habitent, nous nous trouvons occuper une position exceptionnelle, qui nous permet de comprendre les attaques perverses à l'encontre des autres et de la civilisation. Et, de la même façon que nous travaillons avec nos patients, peut-être que la meilleure alternative serait de poursuivre la réflexion sur tout cela à partir d'un espace de calme intérieur, sans pour autant jamais cesser de manifester contre tout ce que la violence engendre en matière de peur, d'exclusion, de douleur et de violence par surcroît.
Références
Berry, J. Money paved way for Maciel's influence in the Vatican. Ncronline.org (National Catholic Reporter), 2010.
Kristeva, J. (2016)
https://www.ipa/en/News/kristeva.aspx
Temple, N. (2006). Totalitarianism – The Internal World and the Political Mind.
Psychoanal. Psychother., 20 : 105-114.
Zukerfeld, R., Zukerfeld Zonis, R., Carlisky, N. et al. (2016). Efectos reparatorios de los juicios al terrorismo de Estado en Argentina. Trabajo ganador del premio Psicoanálisis y Libertad. FEPAL, a ser publicado en la revista
Calibán (sera publié dans la revue
Calibán).
(Traduit de l'espagnol par Danielle Goldstein, Paris)