Échec de la défense maniaque face à la pandémie, cas clinique

Samuel Gerson, Ph.D.
 

Comme l'ont suggéré Camus (1947) et Freud (1915), la prise de conscience de la mort est certes un début, et non une fin de la morale.

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La Peste de Camus (1947) m’a apporté, comme à nombreux d’entre nous, réconfort et consolation durant cette période de pandémie liée à la Covid-19. Parmi les nombreux passages percutants qui pourraient être cités, un me revient particulièrement car il reflète mes impressions du patient que je présente ici brièvement. Camus écrit : « Ils éprouvaient ainsi la souffrance profonde de tous les prisonniers et de tous les exilés, qui est de vivre avec une mémoire qui ne sert à rien (p.72) ». « Une mémoire qui ne sert à rien », mais qui demeure néanmoins inoubliable.

Ces mots rappellent une idée centrale de la psychanalyse, selon laquelle les souvenirs non traités marquent notre psychisme et déterminent notre destin de manière déguisée. Il existe naturellement de multiples modalités de déguisement que nous avons regroupées en deux catégories : mélancolique ou maniaque. Dans le cas de la mélancolie, la perte externe de l'autre est évitée par des incorporations internes dans un self carencé sur le plan narcissique ; dans le cas de la manie, l’expansion du self exige une vigilance constante pour éviter toute forme de dépendance. Dans le cas clinique présenté ici, la manie est menacée par la pandémie.

Hana, née en 1934 dans une petite ville de Tchécoslovaquie à la périphérie de Prague, survit aux premières années de l'occupation nazie en se cachant avec son frère et ses parents. En 1944, son père et son frère sont arrêtés et envoyés au camp de concentration de Theresienstatdt, et de là à Auschwitz où ils meurent.  Hana et sa mère s'installent à Prague après la Seconde Guerre mondiale, puis réussissent à passer à l'Ouest lors du « coup de Prague » de 1948, quand le Parti communiste renverse la coalition démocratique. Elle arrive aux États-Unis à l'âge de 14 ans et, après une carrière remarquable et trois mariages sans enfants, elle prend sa retraite à 75 ans, fortunée et seule.  

Hana commence un traitement il y a deux ans à l’âge de 84 ans, car elle traverse des périodes de dépression de plus en plus fréquentes, traitées au fil des années uniquement avec divers antidépresseurs. Après avoir initialement hésité à repenser à sa petite enfance, Hana s’intéresse de plus en plus à l'impact de son histoire marquée par la fuite face au danger, car il fallait « se cacher » et « disparaître ». Peu à peu, nous commençons à établir des parallèles entre les menaces réelles qui pèsent sur la liberté et la vie du fait du régime nazi et soviétique sur sa patrie, et ses vécus d'angoisse de persécution dans ses rapports avec ses trois ex-conjoints et de nombreux anciens collègues.  

Puis, la pandémie de la virus Covid-19 éclate. Ce qui appartenait au « réel » quitte le domaine concret et s’infiltre dans « l’imaginaire », accompagné de cauchemars effrayants et d'une attention permanente à la protection de son domicile. L'angoisse se transforme en peur, et la peur en crainte qui la pousse à l’action impulsive. Son expérience lui avait bien montré que tout ce qui semblait stable pouvait disparaître en un instant et pour être protégée, il lui fallait bien s’échapper et se cacher. Hana semblait miser sa vie quand elle tentait désespérément de gérer son patrimoine par des conversions de titres en or et en liquidités. Un après-midi, après avoir rempli une valise de billets de 100 dollars et descendu son pistolet et ses munitions du grenier, elle me téléphone désespérée : « Où devrais-je aller ? » me demande-t-elle à plusieurs reprises, dans une angoisse à peine feinte.

Notre travail récent, limité à des échanges par téléphone et vidéo dans les semaines qui ont suivi immédiatement la mise en place de la réglementation sur le confinement, évolue de la peur initiale d'infection à la crainte de la ruine financière, puis au fantasme de se retrouver sans abri et abandonnée. Durant les semaines suivant sa tentative de fuite, cette séquence évolue et s’exprime alors son souci pour mon bien-être. Au début, ses craintes portent sur ma lassitude de ses obsessions de fuite et la cessation du traitement ; puis elle se met à craindre que je meure. À notre grande surprise à tous les deux, ces inquiétudes prennent fin  brusquement, le jour où Hana évoque la façon dont certaines personnes meurent sans pouvoir dire au revoir à leurs proches. Soudain, elle éclate en sanglots et se mit alors à parler avec une grande tristesse de la mort de son père et de son frère.

Ce deuil longtemps éludé occupe en grande partie nos séances récentes consacrées au deuil de son enfance, de ses parents, de son frère et de sa sœur, des conjoints qui la trouvaient « inaccessible » et qu'elle considérait « manipulateurs », des enfants non advenus et d'une vie marquée par la conviction, toujours présente mais désavouée, de l’inéluctabilité de la destruction et de la fuite.

Dans ce travail de deuil, nous constatons également que sa détermination farouche à être autonome et à ne laisser personne être dépendant d'elle, constitue une arme à double tranchant, qui la protège de la perte et de la rupture, tout en empêchant un attachement plus durable. Nous sommes maintenant engagées dans la tâche ardue de ne pas se laisser submerger par les deuils douloureux de toute une vie, de reconnaître  la tentative vouée à l’échec de se protéger en se cachant et de garder l'espoir que nous pouvons survivre à la pandémie actuelle en nous souciant de nous-mêmes et des autres.

La pandémie a peut-être cristallisé le climat de peur de sa jeunesse quand elle était cachée durant la période de l’Holocauste. L’échec ultérieur de sa tentative de surmonter son angoisse persécutrice du moment par une action maniaque a également permis le deuil. Les traumatismes ressurgissent aujourd’hui, mais ils sont moins éludés, et malgré la douleur persistante, on sent une plus grande liberté d’action. 

Comme l'ont suggéré Camus (1947) et Freud (1915), la prise de conscience de la mort est certes un début, et non une fin de la morale. Le choix se pose au plus haut point lorsque l'issue est inéluctable, et nous sommes confrontés à la question de comment vivre face à la mort.
 
Références
Camus, A. (1947). La Peste. Paris: Gallimard
Freud, S. (1915). On Transience. S.E. 14. London: Hogarth Press.

Traduction: Christine Miqueu-Baz
 
 

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