Un regard psychanalytique sur le tatouage

Dr. med. Uta Karacaoğlan
 

Non seulement le tatouage lui-même, mais aussi le processus du tatouage possèdent une signification consciemment perçue et comportent également de multiples fonctions et sens inconscient.

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Le tatouage est un phénomène complexe ;  non seulement d’un point de vue très concret, en cela que les tatouages sont gravés dans les couches profondes de la peau et sont en même temps visibles de l'extérieur, ou qu'une partie de leur couleur se répand sur tout le corps, mais aussi de par leur signification psychologique et leur symbolique. Aussi bien consciemment qu’inconsciemment, les tatouages ont des implications diverses. Il existe une vaste littérature sociologique, historique et psychologique sur ce sujet, qui, de façon intéressante, traite presque sans exception de la signification consciente des tatouages. Le tatouage amène, pour ainsi dire, à ne percevoir que le conscient et le concret. Le texte suivant offre une perspective psychanalytique, qui s’intéresse essentiellement à la question des implications inconscientes.
 
Jamal a une vingtaine d’années lorsque je le rencontre. Peu après le début de son analyse – à raison de quatre séances hebdomadaires sur le divan –, qu'il a commencé à cause d’états dépressifs  et d'un diagnostic présumé de TDAH [1], il doit partir étudier à l'étranger pendant quelques mois. Il partage un appartement avec d’autres, et se trouve avoir un conflit avec un colocataire ; il est seul et abandonné. Il décide alors de se faire tatouer : le cadre d'un tableau vide. Jamal me rapporte plus tard  s’être senti mieux, intérieurement plus calme et plus détendu, déjà pendant le tatouage et après. Il trouve le tatouage « beau » ; il ne sait pas vraiment pourquoi un tableau vide lui est venu à l’esprit. 

Loin de chez lui, seul et abandonné par sa petite amie et son analyste, en même temps tourmenté  par la colère envers son nouveau colocataire, il décide de se faire tatouer. Le processus douloureux lui apporte déjà un soulagement, et l'image ainsi créée le rassure durablement. Jamal ressent probablement la même chose que de nombreux marins, joueurs de football, personnes emprisonnées ou en traitement psychanalytique : une trop grande proximité dans les relations provoque de forts affects inconscients, par exemple sexuels ou agressifs, alors qu’en même temps, le grand éloignement – intérieur ou extérieur – de la famille ou du pays d’origine fait naître des angoisses d’abandon et de perte. Ces deux aspects provoquent chez la personne un bouleversement massif sur le plan de son sentiment de sécurité intérieure, mais aussi des frontières et de l'identité. Grâce au tatouage, Jamal peut temporairement retrouver cette sécurité et essayer d'établir son sentiment d'identité. 
 
Lorsque j'ai examiné les causes inconscientes de ce phénomène, en m’appuyant sur des cas de  patients qui se sont fait tatouer au cours de leur analyse (Karacaoğlan, 2012), j'en suis venue à la conclusion qu’il y a dans le tatouage l’aspect de l’acte, mais aussi l’aspect visuel. 

En ce qui concerne l’acte, je suppose avec Bick (1968) que la manipulation de sa propre peau par le tatouage représente à un niveau précoce la tentative de faire très concrètement  l'expérience d'un objet contenant et limitant. Par-là, le tatouage  déplace  un affect insupportable vers la blessure douloureuse que la personne ressent dans son propre corps, le rendant ainsi supportable. De ce point de vue, le tatouage constitue un symptôme d’un trouble borderline, même s'il est très répandu. Une fois que la peau blessée a cicatrisé, le tatouage est intégré au corps de manière tactile et sensorielle. À partir des réflexions de Freud (1923) sur l’ancrage  corporel du moi, Gaddini (1969) voit la peau comme la frontière fragile du moi et décrit comment, dans le développement précoce du petit enfant -  dans la seconde moitié de la première année de la vie – une première séparation d'avec la mère se produit, et c’est à ce moment-là que l'objet transitionnel (Winnicott, 1951) prend un sens. Si, précisément  à ce moment-là, le développement  se trouve entravé par une impossibilité psychologique, par exemple en raison de  troubles relationnels avec la mère, une pathologie somatique affectant manifestement la peau, une dermatite atopique, apparaît alors comme une expression de cette problématique. Gaddini interprète la dermatite comme une défense révélant que la limite de la propre peau de l’individu (le self clivé) est incapable  de « contenir » et de protéger son contenu. Ainsi, le besoin de l'Autre reste constant et incontournable, mais l'Autre n'est considéré que comme une limite fonctionnelle du self. Avec l’injection de pigments dans la peau, qui est associée à la douleur, le tatouage provoque artificiellement une dermatite, qui doit d’abord guérir pendant plusieurs jours ou semaines avant que l'image gravée ne soit terminée. Pendant cette période, il faut soigner la peau blessée, l’enduire de pommade et lui prodiguer un traitement particulier. À ce niveau, on peut voir d’une part le processus du se-faire-tatouer comme une tentative d’agir pour représenter un manque précoce et le compenser  par sa propre activité et,  d' autre part, comme une tentative de réparer concrètement l'image du corps.
 
En général, lorsque la séparation est réussie, la représentation d'un espace intérieur circonscrit par une frontière et celle d'un espace extérieur illimité au-delà de cette frontière se forme. Comme condition préalable pour pouvoir se faire tatouer, il y a désormais la représentation inconsciente d'avoir son propre corps, qui représente une unité, qui est délimité à l'extérieur et auquel on peut donner un sens, et donc d'avoir un écran sur lequel projeter une image inconsciente et la présenter à l'extérieur. Ce n'est plus le cas dans les états de morcellement, comme dans la psychose aiguë; l'image du corps est alors fragmentée en différentes parties (Pankow 1974), qu'il devient difficile, voire impossible, de relier ;  de sorte que l'on peut supposer que les personnes dans un état psychotique aigu ne « peuvent » pas se faire tatouer. Le concept d'image corporelle a été forgé par le psychanalyste viennois Paul Schilder (1935), pour désigner  une fonction complexe de l’expérience psychique, physiologiquement fondée, investie de libido et intégrée dans les relations entre l’organisme et l’environnement. L'image corporelle se fonde sur des fantasmes et des schémas d'activité qui, dans les relations avec le monde extérieur et les pulsions,  se forment, s’intègrent et se transforment – un processus actif, qui dure toute la vie. Il ne s’agit pas ici de comprendre le concept d'image littéralement ou visuellement, mais plutôt comme l'ensemble des investissements psychiques et représentances du vécu corporel. René Angelergues (1975) voit dans l'image corporelle un « processus symbolique de représentation  d'une limite qui a  fonction d'image stabilisatrice et d'enveloppe protectrice ». Vu sous cet angle, le corps devient un objet d’investissement et l'image corporelle le résultat de cet investissement, qui – sauf dans un état délirant – n'est pas remplaçable et doit à tout prix rester intacte. Le concept de l'image corporelle, tel que Gisela Pankow (1974) l’a développé, est une perspective utile – une simplification utile, pour ainsi dire – pour la traduction directe des fantasmes psychiques en pensées, qui à son tour rend possible une représentation des zones de destruction inconscientes.
 
Dans sa tridimensionnalité, le corps est l'objet par excellence, qui rend perceptible  une représentation spatiale. Grâce à la perception corporelle des données sensorielles, activement interprétée, une image intérieure du corps dans l'espace ne cesse de se construire inconsciemment, une image qui constitue le fondement de l'orientation intérieure, de la perception de la réalité et de la production d'hypothèses sur l'environnement. S'il existe une image inconsciente d'un corps homogène, avec une frontière qui sépare un espace intérieur d'un espace extérieur, cette enveloppe extérieure peut alors être investie de fantasmes et ainsi, dans les situations de régression psychique où l'espace transitionnel  risque de s’effondrer, un tatouage peut permettre de restaurer la sécurité intérieure.
 
Du fait que l'objet créé sous la forme du tatouage reste une partie du corps de l’individu, l'action du tatouage ne constitue qu'une tentative partiellement réussie de créer un objet transitionnel. Le moment où naît le besoin d'un tatouage est celui où l'espace transitionnel risque pour ainsi dire de s'effondrer, c'est-à-dire qu'il ne fonctionne précisément pas. Le besoin de statique et d'immuabilité semble ici important, comme si le tatouage devait provoquer un arrêt dans un tourbillon régressif, établissant  par là une distance « sûre » à l’égard de l'objet et créant ainsi une contenance. De cette manière, un tourbillon régressif, que le transfert dans la relation analytique peut provoquer et qui pousse en direction d'une distance insuffisante ou au contraire trop grande, devrait pouvoir être contenu. Le tatouage tente ainsi de dissimuler le sentiment d'une identité qui fait défaut, ou fragile ; il se déguise en expression d'individualité, bien que l'image choisie s'oriente inconsciemment vers la recherche d’une contenance vis-à-vis  des personnes référentes ou du transfert, en général les parents, et de leur signification pour la personne tatouée. Le tatouage est en fait rigide en lui-même ; il ne permet aucun mouvement et presque aucun espace transitionnel. 

Outre l’action que constitue le tatouage, son côté visuel se révèle également important. Bien entendu, le tatouage est une image qui possède  à la fois une signification consciente et  une signification inconsciente,  et implique  une fonction métaphorique. Freud mentionne le phénomène des tatouages dans « Totem et Tabou » (1912/1913), où il décrit comment les individus se font graver l'image d'un animal totem. En général, ce totem est une espèce animale qui joue le rôle de géniteur et d’esprit protecteur. De façon intéressante, le totem, héréditaire dans la lignée maternelle ou paternelle,  est associé à l'exogamie, et régit de ce fait la prohibition de l'inceste chez les peuples primitifs. On ne doit ni tuer ni consommer l'animal totem. Ce tabou réside au cœur du totémisme. La croyance en un tabou a ses origines dans la peur de l'effet des forces démoniaques, qui doivent être comprises comme des désirs inconscients d'actes interdits projetés dans l'environnement. Le tabou est lié à une interdiction magique du toucher – une expression de la technique qui régit la pensée animiste des cultures totémiques. Le principe sous-jacent est celui de la toute-puissance des pensées. Freud fait le lien avec les troubles obsessionnels compulsifs, d'autres formes de névrose et la paranoïa, dans lesquels la toute-puissance des pensées prévaut également de façon magique. Si la contenance intérieure se trouve menacée par la violation d’un tabou inconsciemment redoutée, les désirs et les craintes d'abandon ou de fusion devenant alors insupportables, le tatouage constitue une tentative d'empêcher cette violation de tabou comme par magie. En même temps, de façon inconsciente, le tatouage représente visuellement le thème de la violation de tabou.
 
L'image du vide, choisie par Jamal, montre probablement comment il se ressent inconsciemment, vide et sans signification, incapable de se reconnaître lui-même. En même temps, cette image est aussi celle du vide du monde étranger dans lequel il se trouve séjourner. Il ne s'agit jamais  que du cadre, du fait qu'il fréquente de bonnes écoles, qu'il obtient des résultats, jamais de ses sentiments. Au moment du tatouage, l'analyse n'est aussi qu'un cadre vide, dont  il ne peut rien faire à distance. On peut donc voir le tatouage comme une expression du transfert. En profondeur, il montre comment Jamal se vit par rapport à ses objets primaires : vide, sans contours, sans identité, sans visage. Jamal a presque complètement rompu tout contact avec ses parents ; il s'est retiré dans le vide. Un vide qui soulage, comme si son tatouage était une image de  son désir inconscient d'être une feuille blanche, sans histoire et sans sentiments. Il y a également là l’expression de son « symptôme de TDAH » : son cerveau reste vide comme le tableau, il ne peut pas lire un livre, ni  retenir quoi que ce soit. En écho avec cela,  il se sent très distant, surtout au début de l'analyse, et fait naître en moi un sentiment de vide fondamental ; tout semble lui échapper. Il est très méfiant et essaie de ne rien montrer de lui-même, de rester invisible. Ce n'est que dans la suite du traitement qu’apparaît à quel point des fantasmes homosexuels le préoccupent en permanence, comment il se vit en tant que femme et combien son identité sexuelle est incertaine. En même temps qu’il a ressenti l'envie de se faire tatouer, il s'est senti sexuellement attiré par ce colocataire,  contre lequel il s'est ensuite mis très en colère.

Ainsi, le tatouage résume visuellement la situation actuelle de Jamal sur le fond de  ses principaux conflits inconscients,  intérieurs. Comme un instantané, il condense dialectiquement la relation mère-père, le désir de proximité et de distance, le tabou et la violation du tabou, la similitude et la différence, l'identification et l'individuation.
 
Le besoin d'un tatouage se fait sentir lorsque la distance intérieure à l'objet devient soit trop petite soit trop grande - ou lorsque les deux cas se présentent en même temps. Le tatouage doit établir une distance « de sécurité » et donc produire un contenant. De cette façon, le corps peut redevenir le point de départ d'une activité psychique. Au cours de son analyse, Jamal devient de plus en plus capable de représenter ses affects et de percevoir ses sentiments, de  maintenir un espace transitionnel qui fonctionne, de telle façon  qu'il ne ressent pas le besoin de nouveaux tatouages.
 
Références
Angelergues, R. (1975). Réflexions critiques sur la notion du schéma corporel. In Psychologie de la connaissance de soi. Paris: PUF.
Bick, E. (1968). The experience of the skin in early object-relations. Int. J. Psychoanal., 49, 484 – 486.
Freud S. (1912-13), Totem und Tabu. Einige Übereinstimmungen im Seelenleben der Wilden und der Neurotiker, GW 9, 287-444; trad. fr.: Totem et Tabou,  in OCFP, vol. XI, Paris: PUF, 1998, pp. 189-385.
Freud, S. (1923). Das Ich und das Es, GW 13, 237-289; trad. fr: « Le moi et le ça », in OCFP, vol. XVI, Paris, PUF, 1991, pp. 255-301.
Gaddini, E. (1998 [1969]). «Note sul problema mente-corpo ». Riv. Psicoanal, 27, 1. In: Ders.: „Das Ich ist vor allem ein körperliches. Beiträge zur Psychoanalyse der ersten Strukturen. Hg. von G. Jappe u. B. Strehlow. Tübingen (edition discord), 21 – 51.
Karacaoğlan, U. (2012). Tattoo and Taboo: On the Meaning of Tattoos in the Analytic Process. Int. J. Psycho-Anal., 93(1):5-28.
Pankow, G.W. (1974). « L’image du corps dans la psychose hystérique ». Int. J. Psycho-Anal., 55, S. 407-414.
Schilder, P. (1935): The Image and Appearance of the Human Body: Studies in the Constructive Energies of the Psyche. London (Kegan Paul, Trench, Trubner); trad. fr.: L’image du corps: études des forces constructrices de la psyché, Paris, Gallimard, 1968.
Winnicott, D.W. (1951). Transitional Objects and Transitional Phenomena In Playing and Reality. New York: Basic Books, S. 1-25; trad. fr.: « Objets transitionnels et phénomènes transitionnels », in Jeu et réalité. L’espace potentiel, Paris, Gallimard, 1971, pp. 7-39.
 
[1] Trouble du déficit d’attention avec/sans hyperactivité. (NdT.)
 
Traduit de l’allemand par Anne-Lise Häcker
 

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