Introduction
Il existe différentes situations au cours du cycle vital chez l'être humain qui conduisent à un déséquilibre de l'intimité – au sens du contenu affectif de la subjectivité – et mettent en évidence une nécessité accrue de travail psychique. Ces situations proviennent de différentes sources – relations, traumas, accidents, etc. - mais deux d'entre elles ont une origine somatique à proprement parler : il s'agit de la puberté et du climatère
Ce travail se veut une réflexion théorique sur l'origine et l'expression du vieillissement chez l'être humain du point de vue de l'intimité et du fait que le véritable vieillissement commence à partir du moment où l'être humain n'est plus en état somatique de se reproduire, notamment après le climatère.
C'est en vertu de ces raisons et de mes précédents travaux (Montero, 2009) ; Montero,2013) ; (Montero, 2015), que j'ai été amené à considérer la maturescence comme un moment spécifique où se produisent chez l'être humain ayant atteint l'âge mûr, des phénomènes psychologiques caractéristiques, liés aux processus somatiques (péri)climatériques chez les hommes comme chez les femmes, qui déclenchent un dérèglement et entraînent la nécessité de donner une nouvelle forme d'équilibre à l'intimité.
Cet article se propose également d'examiner le véritable aspect latent de l'âge mûr de la vie - en particulier la période du processus de transformation de la maturescence – dénommé l' « ombilic de la maturescence », plutôt que ses aspects manifestes connus de tous – qui apparaissent en définitive comme autant de « résistances » - puisqu'ils font allusion à des situations qui ne sont pas nécessairement universelles (le « syndrome du nid vide », la maladie ou la mort des parents, la maladie ou la mort d'une personne du même âge que soi, etc.). Toutes les situations de ce type entretiennent l'équivoque au lieu d'axer la réflexion sur le véritable problème
soulevé par la maturescence.
La double existence de l'être humain
Penser avec Freud (1914c) les questions liées au vieillissement conduit à prendre en considération le fait de la double existence de l'individu : « il est à soi-même sa propre fin » et en même temps « maillon d'une chaîne », celle de l'espèce, idée que Freud réitère à différentes phases de son œuvre (1915c) (1916-1917 [1915-1917]) (1920g) (1933a [1932]) et inclut dans les différentes topiques pulsionnelles.
Il soutient que l'individu, en tant qu'il est à soi-même sa propre fin, recherche l'obtention du plaisir, tandis qu'en tant que fin au service de l'espèce il aurait à accomplir la tâche de transmettre la vie : la reproduction. Cette distinction, affirme-t-il, met également en évidence l'existence de deux types de pulsions.
La première partie de l'énoncé freudien se réfère au but qui recouvre de façon diachronique tout le cycle vital humain, tandis que la seconde partie concerne de façon synchronique une seule période, la phase de reproduction qui commence avec la puberté et s'achève avec le climatère masculin et féminin.
De même qu'on désigne du terme d'adolescence le travail psychique spécifique qui se met en branle à partir de la puberté - c'est-à-dire à partir du moment où le « programme » de l'espèce indique que l'individu est en état de se reproduire – de même, me suis-je proposé de désigner du terme de maturescence (Montero, 2013) (Montero, 2015) le corollaire du travail psychique spécifique dont la mise en œuvre est rendue nécessaire dès lors que l'individu a cessé d'être essentiel au « programme » de l'espèce. Ce moment marque le début du processus de vieillissement qui conduira l'individu à la mort.
La tension entre le soma et le corps : l'intimité
Ces réflexions m'ont amené à penser qu'il existe une certaine équivalence entre le processus de l'adolescence où la puberté assoit la nécessité de la reproduction et le processus de la maturescence où la climatère impose une obligation d'un autre ordre : celle de mourir. A noter que ces deux processus somatiques (physiologiques, métaboliques, hormonaux, etc.) exigent un travail psychique considérable, quelque chose que l'on retrouve fréquemment sous la forme d'une intimité menacée : un sentiment d'urgence - se traduisant dans bien des cas par des « agirs » – et un ralentissement - se traduisant dans bien des cas par des manifestations dépressives. Peut-être l'ampleur - somatique et, par conséquent, psychologique – de ces processus serait-elle le facteur qui conduisit différentes civilisations à forger la révolution de la puberté et la révolution du climatère comme des étapes du cycle mythique à accomplir par le héros ; une sorte d'appel à l'aventure et à la conquête, dans le premier cas et, dans le second, une descente aux enfers.
Selon Blos (1979), on pourrait postuler que la puberté est une manifestation principalement biologique et l'adolescence son corollaire essentiellement psychologique ; ou bien peut-être, considérer la puberté comme une manifestation régie par la phylogenèse et l'adolescence comme une manifestation régie par l'ontogenèse.
On pourrait élargir cette formulation et soutenir que le climatère consiste en un phénomène essentiellement biologique, tandis que la maturescence en est le corollaire foncièrement psychologique ou bien encore que les climatères masculin et féminin se rapportent à la phylogenèse et la maturescence à l'ontogenèse.
De ce point de vue, on pourrait considérer que le climatère est généré par le soma et que la maturescence a lieu dans le corps – le soma investi par la libido et l'agressivité. Ainsi, pourrait-on être tenté de définir la maturescence comme le produit de la tension entre le soma et le corps durant le (péri)climatère, suivant la proposition initiale de Ciancio (2014). C'est cette tension qui provoque une transformation du vécu de l'intimité, car elle peut revêtir un caractère apaisant ou, au contraire, menaçant ; quoiqu'il en soit, elle se traduira nécessairement par une exigence accrue de travail psychique.
De même que Blos suggère que « le début de l'adolescence coïncide avec des manifestations somatiques mensurables », de même pourrions-nous élargir cette idée et considérer que la maturescence coïncide également avec des manifestations somatiques mensurables – liées au (péri)climatère, quelque chose qui engendrera
des processus psychiques spécifiques.
La révolution qui se produit dans le soma durant ces deux étapes de la vie est si importante, qu'elle crée un déséquilibre d'ordre subjectif qui peut entraîner une réaction extrême, une conséquence à la mesure du travail psychique que cela implique, quelque chose qui favorise le renouveau de l'intimité si tant est que l'individu dispose des ressources nécessaires à sa transformation.
Ainsi, de même qu'on peut se figurer l'adolescent devant le miroir qui scrute l' « explosion » de son corps, de même peut-on se figurer l'individu vieillissant qui en scrute l' « implosion », une position identique faite d'incertitude et de terreur, mais une irruption sinistre de la vieillesse et de la mort, dans ce dernier cas.
La sexualité et la mort
Cependant, pour quelle raison la puberté et le climatère génèrent-ils un travail psychique d'une telle intensité, puisqu'ils constituent des moments ou des processus inhérents au cycle vital de l'être humain, quelque chose qui échoit à tous les êtres humains depuis des temps immémoriaux ? Ne pourrait-on supposer que ce qui nous constitue en tant qu'êtres humains dût être vécu comme quelque chose de « naturel » au lieu de susciter une telle révolution psychique ?
Il est important de souligner ici la métaphore utilisée par Bergler (1954) – peut-être le premier des psychanalystes à définir l'âge mûr de la vie, bien qu'il soit malheureusement oublié – lorsqu'il soutient que les manifestations psychiques de l'âge mûr de la vie peuvent être considérées comme « une révolte contre la biologie ».
L'aspect psychique d'une biologie élargie nécessiterait un réaménagement, dans la mesure où l'être humain semble être conditionné par deux principaux moratoires : le premier, qu'Erikson (1951) a appelé moratoire adolescent, et le second, qu'on pourrait appeler moratoire maturescent. Ces moratoires humains sont spécifiquement générateurs de la vie psychique, tant à l'adolescence qu'à la maturescence.
Cette proposition nous conduit à penser que ces moratoires sont anti-naturels, puisqu'à l'origine il s'agissait peut-être seulement de se reproduire quand viendrait le moment et de mourir quand le cycle de la reproduction s'achèverait, comme c'est le cas chez les autres espèces animales. Cependant, dans la société occidentale contemporaine, le moratoire adolescent impose un ajournement de la procréation, malgré les exigences pressantes de l'ordre biologique. La frustration de cette demande post-pubertaire est précisément ce qui génère le travail psychique que nous avons évoqué et sert de point d'amorce à l'adolescence en tant que phénomène psychique.
On aurait affaire à un phénomène semblable en ce qui concerne le climatère qui, lui aussi, instaure un moratoire en repoussant ce que la biologie réclame : la mort. L'individu d'âge mûr n'est d'aucune utilité suivant les lois de la programmation biologique puisqu'il ne peut continuer de se reproduire ; pourtant il résiste à la mort, « en inventant » le vieillissement – phénomène quasi inconnu au sein des autres espèces animales. Le moratoire maturescent de suspension de la mort, conséquence du déséquilibre pulsionnel qui caractérise le climatère, est à l'origine du travail psychique propre à la maturescence.
Il nous faudrait éclairer ici un autre aspect propre à la nature humaine, qui a à voir avec ces moratoires, ceux-ci ne constituant pas seulement une temporisation de l'impératif du vivant – car il ne s'agit pas seulement pour l'être humain de procréer et de mourir. Durant le moratoire adolescent, l'individu choisit de s'initier à la vie sexuelle sans procréer – en général, l'ordre social interdit la procréation entre adolescents, tandis que durant le moratoire maturescent, au lieu de s'abandonner à la mort, l'individu décide de prolonger sa vie le plus longtemps possible et de continuer d'avoir une vie sexuelle, bien que la procréation ne soit plus alors dans l'ordre des choses, pas plus qu'elle n'est biologiquement possible. A partir de là, il a à faire face à l'expérience envahissante et chronique de l'incertitude, quelque chose qui imprègne son intimité d'épreuves nouvelles qui favoriseront le développement d'un continuum oscillant entre un pôle de satisfaction et de plénitude et un pôle d'insatisfaction et de vide.
L'un des paradoxes majeurs de la vie humaine réside en ce que ces deux périodes de moratoire apparaissent comme des moments du cycle vital propices à une véritable croissance et un changement subjectif substantiel, ainsi qu'à une rencontre avec l'authenticité (subjective et relationnelle), ce qui est révélateur d'un renouveau de l'intimité.
Il n'est pas inutile de tenter d'éclairer une question récurrente qui surgit aux fins de remettre en cause cette façon de penser : le climatère masculin se distingue très nettement de la fin brutale qu'instaure la ménopause ou climatère chez la femme. Bien que le début du climatère chez l'homme n'altère pas la fonction procréatrice jusqu'à un âge très avancé, la biologie naturelle et, en particulier, les études éthologiques qui font partie de cette discipline, démontrent que dans les espèces supérieures – y compris l'espèce humaine notamment, les petits engendrés par des mâles âgés se voient exposés de façon exponentielle au risque de développer des malformations qui menaceraient leur survie, ce que l'être humain semblerait également vouloir démentir dans la mesure où les climatères constituent une manifestation générique essentiellement différente, même s'ils demeurent équivalents sur le plan fonctionnel.
Du climatère à la maturescence à partir de Freud
L'hypothèse de la phylogenèse et sa transformation en ontogenèse durant la période du climatère chez l'homme et chez la femme, conduit à postuler l'existence d'une série de strates qui influent sur le travail de la maturescence. L'incidence de l'ordre phylogénétique (instinct) à partir du soma génère un travail de décodage qui, sonnant l'alerte au niveau de la planification de l'espèce, marque le début du processus de vieillissement. On pourrait désigner la spécificité de la transformation continue de l'instinct en pulsion pendant la période du climatère du terme d'« ombilic de la maturescence », selon la notion mentionnée précédemment.
Cette théorisation sur le processus de maturescence et ses implications au niveau de l'intimité découle dans son ensemble des concepts de Freud relatifs à l'accroissement pulsionnel caractéristique de la puberté et, ce qui nous intéresse tout particulièrement ici, du climatère.
Freud fait allusion à l'accroissement pulsionnel qui caractérise le climatère à quatre reprises – l'une d'entre elles incluant le climatère masculin – et bien que la science de l'époque n'ait pas encore formulé les choses sous ce nom là, il infère quelque chose d'équivalent à partir de la clinique.
Ainsi, fait-il allusion à une poussée énergique de la libido chez l'homme aux alentours de la cinquantaine [(1910 c)] ; également, à certains processus biologiques qui accroissent la quantité de libido dans l'économie psychique et sont souvent liés à la puberté et la ménopause [(1912c) ], à l'influence que ces processus pubertaires et ménopausiques exercent sur la réduction de l'angoisse chez ceux à qui on peut justement attribuer un accroissement de libido [(1916-1917 [1915-1917])], et enfin, à l'échec du domptage des pulsions lorsque celles-ci se voient renforcées durant la puberté et la ménopause [(1937c)]. Il soutient en tout cas qu'il n'est pas surprenant que les individus en question deviennent subitement névrosés du fait de cet accroissement pulsionnel.
Cette base métapsychologique freudienne nous permet de saisir ce qu'il se passe lorsque la pression exercée par la nature – issue du soma dans ce cas – conduit à un accroissement de la poussée pulsionnelle qui caractérise le second moratoire, quelque chose qui peut aboutir à des résultats aussi divers que la transition maturescente ou la crise maturescente et les manifestation respectives propres à ces deux types de processus concernant l'intimité.
Ces considérations permettent de mettre en évidence l'implication de certains processus maturescents dans la tentative d'apporter un démenti au passage du temps : la recherche d'un conjoint plus jeune, la chirurgie plastique, la concurrence avec les jeunes, etc., tout cela vise le « recouvrement de la jeunesse ». Bien entendu, la psychanalyse n'étudie pas ces exemples en procédant de l'extérieur vers l'intérieur, autrement dit, ces exemples ne suffisent pas en eux-mêmes à fournir quelque indication que ce soit, mais ils peuvent acquérir la valeur d'un démenti à partir de la reconnaissance du type d'investissement qu'ils mobilisent (du dedans vers le dehors). Par exemple, qui pourrait objecter une retouche chirurgicale chez une femme si pareille retouche n'était pas investie comme un démenti au passage du temps ? Quelque chose de semblable peut survenir dans le cas de certaines dépressions maturescentes, étant donné que ces dernières sont souvent caractéristiques d'un processus naissant de changement psychique ou le signe annonciateur d'un abattement chronique.
Références
Bergler, E. (1954). The Revolt of the Middle-Aged Man, Grosset & Dunlap, New York.
Blos, P. (1979). The Adolescent Passage. Developmental Issues, Internatinal Universities Press, Madison (Versión castellana: La transición adolescente, Amorrortu Editores, Buenos Aires, 1981.
Ciancio, A.M. (2014). Comunicación personal. Congreso de FEPAL (Federación Psicoanalítica de América Latina), Buenos Aires.
Erikson, E.H. (1951). Enfance et société, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, 1959..
Freud, S. (1910c). « Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci », OCP, vol. X, Paris, PUF, 2009.
Freud, S. (1912c). « Des types d'entrée dans la maladie névrotique », OCP, vol. XI, Paris, PUF, 2009.
Freud, S. (1914c). « Pour introduire le narcissisme », OCP, vol. XII, Paris, PUF, 2005.
Freud, S. (1915c). « Pulsions et destins des pulsions », OCP, vol. XIII, Paris, PUF, 2005.
Freud, S. (1916-17 [1915-1917]). « Leçons d'introduction à la psychanalyse », OCP, Vol. XIV, Paris, PUF, 2000.
Freud, S. (1920g). « Au-delà du principe de plaisir », OCP, vol. XV, Paris, PUF, 2002..
Freud, S.(1933a [1932]. « Nouvelle suite des leçons d'introduction à la psychanalyse », OCP, vol. XIX, Paris, PUF, 2004.
Freud, S. (1937c). « L'analyse finie et l'analyse infinie », OCP, vol. XX, Paris, PUF, 2010.
Montero, G.J. (2009). Elementos para una metapsicología de la mediana edad y su relación con la muerte. Revista de Psicoanálisis, Asociación Psicoanalítica Argentina, Tomo LXVI, Número 2.
Montero, G.J. (2013). Enfrentando el dolor por la madurescencia. Definición, metapsicología y clínica. Revista de Psicoanálisis, Asociación Psicoanalítica Argentina, Tomo LXX, Número 1.
Montero, G.J. (2015). Psychoanalysis of Maturescence (Definition, Metapsychology, and Clinical Practice). The International Journal of Psychoanalysis, Volume 96, Number 6.
Traduit de l'anglais par Danielle Goldstein, Paris