Vif espoir dans la psychanalyse contemporaine

Jeffrey Sacks, D.O.
 

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Introduction
Avec son modèle interdisciplinaire qui mêle psychanalyse, littérature et  philosophie, Ricoeur examine l’œuvre de Freud et considère  l’évolution de la psychanalyse contemporaine sur 75 ans.
 
Dès le début de son projet multidisciplinaire, Ricoeur (1960) étudie, du point de vue de la philosophie, « la fallibilité humaine » et « le volontaire et l’involontaire », ce qui répond à des questions centrales de l’œuvre de Freud, pionnière dans l’étude de l’interdisciplinarité. Toute sa vie, ce recoupement de la méthodologie et de la thématique l’a incité à relire l’œuvre  de Freud, avec des lentilles philosophiques et linguistiques. 
 
Il procède au réexamen des modèles traditionnels, avec science et méthode,  et synthétise de nouvelles perspectives temporaires. Elles préfigurent l’évolution clinique de la psychanalyse contemporaine et proposent une transformation des idées centrales de Freud, en passant d’une analyse liée au passé à une synthèse orientée vers l’avenir (Summers, 2013).
 
Etude de Freud
Ricoeur (1965) qualifie très clairement, le modèle freudien conscient/inconscient (en fait il écrit conscience/non-conscience, ce qu’on ne retrouve pas dans les textes en français qu’en penses-tu ?) de « maître du soupçon », l’homme y agit comme un animal (non-humain) ignorant, toujours englué dans le corps et l’inconscient. Selon cette grille, les symboles masquent des vérités humaines méconnues dont le processus analytique permet la découverte.
 
Le modèle alternatif de Ricoeur propose l’inévitable « fallibilité »  personnelle comme  nouvelle appréhension de l’homme qui affronte l’inconnaissable involontaire et ses symboles. La fallibilité prend en compte ce qui déconcerte inévitablement l’humain dans son effort pour donner sens à la matrice socioculturelle, soi/autre, définitivement inconnaissable. Dans cette nouvelle conception de l’animal langagier, les symboles révèlent alternativement autant qu’ils cachent. Ainsi une perspective axée sur un processus de collaboration langagière accroit les espoirs mis dans la connaissance  et dans la prise de conscience. 
 
Pour Ricoeur (1978) toute personne est comme un animal langagier, constitué de deux individus, enlisé dans les multiples incertitudes du monde du langage, des symboles,  de l’interprétation, des rêves et des métaphores. Il suggère que, dans ces conditions, l’animal langagier est vivant en tant  que tel, mais n’est véritablement humain qu’en interagissant  avec un autre.
 
Savoir est devenu un processus interpersonnel dans lequel l’embarras de  l’un  a besoin de l’autre pour un éclairage à un moment donné. Aller d’un  assujettissement au passé, à un avenir plein d’espoir, encourage la conscience à évoluer.

Ricoeur approfondit l’étude de ce  double animal langagier à travers la métaphore et la multiplicité des sens, le temps et le récit (1983), l’intersubjectivité, soi-même comme un autre (1990) et prône la reconnaissance mutuelle (2004).
 
La communauté freudienne a rejeté la sémantique de Ricoeur dominée par le langage du désir en arguant que sens n’est pas causalité. Ainsi, elle en est restée au modèle du 19è siècle de la connaissance éclairante. Mais, paradoxalement, c’est la science du 20ème siècle, elle-même, qui a intégré la complexité, l’incertitude et la probabilité, se rapprochant de l’interprétation ou de la probabilité du sens et s’éloignant davantage de la causalité.
 
Evolution clinique correspondante.
La clinique psychanalytique  a évolué au cours des 50 dernières années en tant que discipline séparée de la psychanalyse classique. Elle a intégré un modèle influencé par l’interdisciplinarité. Sullivan (1953) et les inter-personnalistes ont ouvert  la porte aux forces sociales environnementales telles que la sociologie, la linguistique et la théorie du champ, sans savoir que cela correspondait aux modifications majeures apportées par Ricoeur dans des domaines semblables. Ces deux courants ont adopté le tournant linguistique et inter-personnaliste pour explorer la métaphore, premier pont de communication entre soi et l’autre. La métaphore, ou création de sens, correspond à cette nouvelle orientation qui se détourne du corps et de l’inconscient au profit d’un recentrage linguistique sur le « deux-personnes ».
 
Ricoeur propose une autre forme d’échange interpersonnel, il passe du règne des mots insaisissables (appelé sémiotique) à la création de phrases (appelée sémantique), avec l’idée que ce sont les humains qui parlent et non les mots. Cette humanisation  éclairée avec l’interdépendance subjective et interactive est un point de rencontre méconnu entre la psychanalyse contemporaine en évolution et l’oeuvre de Ricoeur en développement. Ces deux approches  diffèrent de l’analyse  classique par leur attachement à la création de sens et non à la causalité scientifique.
 
Les inter-subjectivistes, Levenson (1972), Bromberg (2011), Stern (2019) et Hirsch (2002) ont initié  une évolution clinique en intégrant surplus de sens (erreurs de compréhension),  complexité intersubjective (états multiples du soi), malentendus (inévitables  passages à l’acte), création métaphorique interpersonnelle et  partage de significations  (moments de co-création).
 
La communauté freudienne a opéré une rupture entre la métathéorie de Freud  scientifiquement assise et la théorie clinique inspirée par une linguistique humaniste. Ricoeur est resté méconnu des deux communautés.
 
Evolution de la clinique chez Ricoeur.
Ce dernier a profondément inspiré les approches philosophiques. Dans Soi-même comme un autre (1990) il étudie le mélange d’expérience interpersonnelle et de développement humain faisant ainsi écho à Sullivan (1953), voix pionnière de ce champ interpersonnel. Ricoeur intègre directement l’expérience clinique dans son  essai Parcours de lareconnaissance  (2004). Il y évoque le besoin d’appartenance, de communication et de reconnaissance, ainsi  que ce curieux renversement des rôles, comme instruments thérapeutiques pour l’évolution et le développement de la thérapie. Il introduit cette question qui nous interpelle de la non-reconnaissance et de la dépendance à l’autre pour une reconnaissance mutuelle. Aujourd’hui clinicien et patient sont également interdépendants et vulnérables l’un par rapport à l’autre (Sacks 2019).
 
L’association collaboration et vulnérabilité ouvre de possibles espoirs au cours de  la séance. Cette arène clinique s’offre comme un espace utopique nourri d’imagination productive, elle permet l’exploration d’un processus narratif vivant. La narration devient une synthèse d’influence du passé, de création actuelle, et d’avenir vivant. La communauté des cliniciens commence seulement à reconnaître ce processus narratif,  langagier, interpersonnel et métaphorique. Cliniquement il permet la création d’un soi libéré grâce à une synthèse interpersonnelle, permettant de vivre et d’agir de façon éthique.
 
Les multiples possibilités d’interprétation de sens mettent en lumière la fallibilité et la vulnérabilité du clinicien, contrairement à un travail de lutte avec patient. Cette interdépendance transforme l’attitude de l’analyste qui passe de « sachant » à collaborateur reconnaissant. L’avenir de l’analyse contemporaine réside donc dans une synthèse co-créée orientée vers le futur. Les paradigmes innovants de Ricoeur, la reconnaissance mutuelle, l’inversion des rôles et la vulnérabilité intersubjective représentent la prochaine étape du développement de la psychanalyse.
 
Références 
Bromberg. P. (2011). The Shadow of the Tsunami and the Growth of the Relatioal Mind. New York : Routledge Press.
Hirsh. I.  (2002). Beyond interpretation. Contemporary Psychoanalysis, 38, 573-587.
Levenson, E.A. (1972). The Fallacy of Understanding ; An Inquiry into the Changing structure of Psychoanalysis. New York : Basic Books.
Ricoeur, P. (1950). Le volontaire et l’involontaire. Paris : Aubier. 
Ricoeur, P. (1965). De l’interprétation, Paris : Seuil.
Ricoeur, P. (2004). Parcours de la reconnaissance. Paris : Stock.
Ricoeur, P. (1983). Temps et récit. Tome 1. Paris : Seuil.
Ricoeur, P. (1990). Soi-même comme un autre. Paris : Seuil.
Ricoeur, P. (1978). The metaphorical process as cognition, imagination and feeling. Critical Inquiry, 5 : 1 Autumn.
Sacks, J. (2019) . The inrecognized analyst. In B. Willock. I. Sapountzis, & R. Curtiss (Eds.) Psychoanalytic Prospectives on Knowing and Being Known. New York, NY : Routledge.
Sullivan, H.S. (1953). The Interpersonnal Theory of Psychiatry. New York. NY : Norton.
Stern, D. (2019). The Infinity of the Unsaid. New York, NY : Routledge
Summers, F. (2013). The Psychoanalystic Vision. New York. NY : Routledge.

Traduction: Hélène Rismondo
 
 

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